Yahveh et son Ashera (suite)

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salam alaykoum

Quoique bien moins importante que celle de Kuntillet
‘Ajrud, la découverte de l’inscription de Khirbet elQôm
n’en
demeure pas moins un élément majeur à ajouter au dossier de la
déesse associée à Yahweh. Dans ce site 7 des monts de Judée, à
l’ouest d’Hébron, ont été retrouvées une centaine de chambres
funéraires ; dans l’une d’entre elles a été enseveli un certain
Uryahu (Urie) au cours du ~VIII e s. Selon William Dever, à qui
on doit ce qu’on appelle l’editio princeps (Dever 1970)
l’inscription où ce personnage est nommé, serait à dater des
environs de 750 avant notre ère. Date acceptée par André
Lemaire (1977), tandis que Frank Cross l’abaisse jusqu’aux
environs de 700.
7 Ce nom arabe signifie « ruines d’amoncellements ». Le site est aussi
appelé Tell ’Abiad « la colline blanche ». On a proposé plusieurs
identifications avec des villes antiques, mais tout choix est impossible du
fait que, pour l’instant, aucune inscription n’a livré de nom géographique
permettant une identification. Il s’agissait sans doute d’un lieu fortifié,
destiné à protéger les approches d’Hébron. Son occupation paraît ne
débuter qu’au IX e s. avant notre ère
Fig. 7. Inscription (n° III) de Khirbet elQôm
(D’après Dever
2001, 187)
La lecture de l’inscription est difficile et discutable. Je
donne cidessous
celle qu’a finalement établi Tilde Binger (p.
95) :
’ryhw h‘šr ktbh
brk ’ryhw lyhwh
wh’ryh lšrt (w)hwš ‘lh.
Voici la traduction du texte retenu cidessus
:
‘Uriyahu le riche (prince selon Dever, le gouverneur
selon Naveh ou le chanteur selon Mittman qui transcrivent h’sr
au lieu de h‘šr) : son écrit (ou inscription)
(que) bénit (soit) ‘Uriyahu par Yahweh
et de ses ennemis (qu’)il soit sauvé par son Ashérah
(Binger traduit cette ligne par : sa lumière par Ashérah, elle qui
tient ses mains audessus
de lui…)
Voici la traduction du texte d’après la lecture d’Émile
Puech : ’Uriyahu s’est lié par son inscription. (Que soit) béni
’Uriyahu devant Yahweh, et de ses adversaires par son Ashérah
qu’il soit délivré par (ou de ?) ’Oniyahu et par son Ashérah.
On ne sait pas quels sont précisément les rapports entre
’Uriyahu et cet ’Oniyahu. Le texte est lu l’nyhw 8 .
Malgré les différences dans les lectures, et si l’on se
réfère à la photographie, fig. 44 cidessus
on peut comprendre la
difficulté de déchiffrement des lettres souvent à peine lisibles
autour de la représentation de la main ou du pied dans sa partie
antérieure, ce qui en ressort et paraît le plus important, c’est
l’association de Yahweh avec Ashérah, les deux divinités unies
s’imposant comme les protecteurs du dédicataire. Ainsi trouveton
dans deux sites différents (en attendant de nouvelles
découvertes) et au cours d’un même siècle, la mention de
Yahweh étroitement uni à la déesse Ashérah.
Ashér ah/ashér ah dans les textes bibliques
On trouve le mot d’ashérah une quarantaine de fois dans
l’Ancien Testament hébreu. Soit qu’il désigne à l’évidence la
déesse (écrit avec une majuscule initiale : Ashérah 9 ) soit qu’il
désigne son symbole sous la forme ashérah ou au pluriel
8 C’est la traduction que j’ai retenue dans le Tome I de mon livre sur La
Bible, Mythes et réalités, Le Rocher 2003.
9 En 1 Rs 15, 13 ; 18, 19 (lors de l’histoire du Mt Carmel) ; 2 Rs 21, 3,
7 ; 23, 4 (associée à Baal) ; 23, 7 (son voile est tissé par les femmes dans
le temple de Yahweh à Jérusalem) ; 2 Ch 15, 16. Soit 6 références.
ashéri(m)/ ashérath ; le mot est alors traduit en général par « pieu
sacré ».
Lorsque la déesse est mentionnée sous son nom divin
dans les textes cités ici en note, dans les deux Livres des Rois et
dans celui des Chroniques, il est soit seul, soit associé à Baal, soit
associé à Yahweh, comme il l’est dans les inscriptions en
question. Tilde Binger (p. 129130)
a tenté de montrer comment
Ashérah, la déesse, est devenue ashérah, l’objet. Cela tient en
grande partie à une illusion fondée sur notre orthographe
moderne. Car dans le texte hébreu, on rencontre sous la même
forme de « ’ašerah » aussi bien le nom de la déesse que son
symbole, le « pieu sacré 10 ». Dans tous les textes où il est
question du dit « pieu » qui est soit mentionné à côté de Yahweh,
soit nommé seul pour être accompagné du terme d’horreur ou
d’abomination, évidemment sous la plus du yahviste de l’École
Deutéronomiste, et haineusement détruit, brûlé, c’est toujours la
déesse qui est mise en question. Je ne pense pas qu’il y ait eu une
évolution qui a conduit du concept de la déesse à celui de son
symbole selon la volonté du Deutéronomiste pour laisser
entendre que ce n’était qu’un simple morceau de bois. Or, c’est
bien parce qu’il représentait réellement la divinité, évidemment
dans l’imaginaire des croyants, que les yahvistes ont cherché à
tout prix à le détruire car, les hommes de ces époques ne faisaient
pas de différence entre la divinité et l’objet visible, pierre, pieu,
arbre, statue qui n’étaient jamais que le support de la théophanie,
en quelque sorte l’incarnation du dieu et sa présence visible,
sensible.
La découverte des tablette d’Ugarit, à travers notamment
les textes épiques et liturgiques, a permis de prendre la mesure de
10 Sous cette forme de « pieu sacré » la déesse est mentionnée dans : Dt
16, 21 ; Jg 6, 25, 26 (il s’agit de l’holocauste du bois d’ashérah qui, en
fait, devrait être interprété comme un holocauste consacré à la déesse) ;
Jg 6, 28, 30 ; 1 Rs 16, 33 (C’est la déesse installée par Achab dans son
temple à Samarie) ; 2 Rs 13, 6 ; 17, 16 ; 18, 4 ; 21, 3 ; 23, 6, 15. Sous la
forme du pluriel (ashéri/ashéroth) : Ex 34, 13 (Vous couperez leurs
ashérim, estil
ordonné aux hordes de Moïse destinées à ravager le pays
des Cananéens) ; Dt 7, 5 ; 12, 3 ; Jg 3, 7 ; 1 Rs 14, 15, 23 ; 2 Rs 17, 10 ;
23, 14 ; 2 Ch 14, 3 ; 17,6 ; 19, 3 ; 24, 18 ; 31, 1 ; 33, 3, 19 ; 34, 3, 4, 7 ;
Is 17, 8 ; 27, 9 ; Jr 17, 2 ; Mi 5, 13, (soit 34 références).
l’importance de la déesse Ashéra sous sa forme d’Athirat (’t(h)rt )
dans le monde Ouestsémitique.
Je rappelle ici que l’ugaritique
connu par des textes datés pour l’essentiel des XIV e XIII
e s. avant
notre ère, est un dialecte cananéen proche de l’hébreu (luimême
un autre dialecte cananéen). Athirat y est généralement appelée
rbt.atrt.ym traduit par la Dame (rbt signifie « grande » et
« dame ») Athirat de la Mer : selon la vocalisation, ym peut
signifier le « jour » et c’est la traduction qu’a choisie par ex.
Tilde Binger dans sa traduction des textes ugaritiques, soit la mer
ce qui me paraît plus judicieux, par rapport à la plus connue des
déesses mères, Aphrodite Anadyomène, née de la vague et
Maîtresse de la Mer (d’où l’épithète de Stella Maris donnée à la
déessemère
du christianisme, Marie mère de Dieu). Dans la
mythologie ugaritique, elle est la parèdre d’El (’il ), le dieu
céleste, père des dieux, mais elle apparaît aussi comme sa mère,
tandis que la déesse Anath (‘nt) est la soeur et l’épouse de Baal
(b‘l), tous deux étant fils d’El 11 .
Le grand intérêt de ces textes est de mettre l’accent sur
l’importance que devaient avoir en Canaan les cultes de divinités
qui portent les mêmes noms : ainsi, à la suite du travail
d’expurgation de l’école deutéronomiste, à partir du règne de
Josias, et surtout après le retour de la captivité en Babylonie (VI e
s. avant notre ère), l’El cananéen a été identifié à Yahweh sous sa
forme plurielle d’Elohim, tandis qu’Ashérah, parèdre de Yahweh/
El a été rejetée par la vision patriarcale et antiféministe
des
scribes (en partie sous l’impulsion de ceux qu’on appelle les
« prophètes ») Judéens de retour de Babylone, sans que, pour
autant, les scribes intégristes yahviste réussissent à l’éradiquer
totalement des textes reçus malgré les manipulations qu’ils leurs
ont fait subir, ainsi que je l’ai montré tout au long des textes des
Livres des Rois et des Chroniques du deuxième tome de ma
Bible, Mythes et réalités. Et naturellement, ils ignoraient
l’existence de inscriptions extrabibliques
qui nous ont conservé
le souvenir de la persistance du culte de cette déesse amorrites
qu’était Ashérah, épouse de Yahweh.
11 Pour ce qui concerne les détails relatifs aux diverses divinités
d’Ugarit, aux textes épiques ugaritiques et à l’histoire d’Ugarit, je me
permets de renvoyer mes lecteurs à mon Dictionnaire des Civilisations
de l’Orient ancien (Larousse, 1999).
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Yahweh et son Ashérah
Guy Rachet
Dans sa somme sur la Religion d’Israël, Yehezkel
Kaufmann (1960) donne une vision totalement dépassée mais qui
reste le modèle d’interprétation traditionnelle et résolument
ethnocentrique de la religion dans l’ancien Israël. Il soutient la
vision éculée du monothéisme révélé à Moïse, la conception
selon laquelle Dieu (écrit toujours avec un D majuscule, ce qui
implique déjà un engagement, et il est évidemment confondu
avec le Yahweh biblique) est l’Être suprême audessus
de tout, et
que seul YHWH a été l’objet de l’adoration de son peuple. Ce qui
a fait dire judicieusement à son propos par Ziony Zevit (2001)
que l’hypothèse monothéiste n’était pas la conclusion à laquelle
avait abouti son travail, mais que c’était une présupposition a
priori. Ces vues ont été rendues obsolètes non seulement par une
plus objective critique biblique, mais aussi par les découvertes de
l’archéologie à commencer par les textes de RasShamra,
l’antique Ougarit, et plus encore par la mise au jour d’inscriptions
qui apportent des lumières nouvelles. Il s’agit des inscriptions de
Kuntillet ‘Ajrud et de Khirbet elQôm.
C’est sans doute sous les règnes d’Amasias (~802776)
de Juda et de Joas (~803790)
d’Israël qu’on peut situer
l’occupation du bâtiment dégagé à Kuntillet ‘Ajrud et des
inscriptions qui ont fait tant de bruit dans le landernau de
l’exégèse biblique. C’est aussi vers la même époque, à quelques
décennies près, qu’on peut dater un autre monument, l’inscription
de Khirbet elQôm.
Ces inscriptions sont venues à point pour
donner la preuve éclatante de l’association de Yahweh avec une
déesse, sa parèdre, Ashérah.
C’est par ailleurs là l’occasion de revoir les textes
bibliques pour montrer que les scribes de l’École Deutéronomiste
(ED) et le Chroniste ont manipulé les textes anciens passés entre
leurs mains pour occulter la présence de cette vieille divinité
cananéenne, manifestation de la déesse mère néolithique, aux
côtés du dieu national, Yahweh, lequel n’a revêtu l’aspect
monolâtrique et intransigeant que nous lui connaissons qu’à la
suite de multiples attaques de la religion traditionnelle par ses
partisans, renouvelées tout au long de plusieurs siècles. (Les
noms d’auteurs entre parenthèses renvoient à la bibliographie
donnée en fin d’article)
La station de Kuntillet ‘Ajr ud
Bâti sur les bords d’un éperon rocheux, l’ancien
monument de Kuntillet ‘Ajrud (nom moderne du site) domine le
désert environnant. Les ruines qui ont été mises au jour par Ze’ev
Meshel et son équipe israélienne en trois campagnes entre les
mois d’octobre 1975 et avril 1976 sont peutêtre
celles d’un
caravansérail, comme on l’a proposé, ou (et) d’un poste frontière
et d’un centre religieux comme le suggère Meshel, mais aussi
d’une place fortifiée sur la piste qui reliait le golfe d’Akaba aux
territoires du royaume de Juda, sans doute en passant par Kadesh
Barnéa situé à 50 km au nord.
Fig. 1. Plan de la place fortifiée de Kuntillet ‘Ajrûd (d’après Z.
Meshel 1978)
1) Entrée. 2) Salle d’entrée. 3) Salle des bancs : dans cette salle a
été trouvé le pithos A. 4) Dépôt. 5) Escaliers. 6) Grande cour.
C’est en sortant de la salle 3 en, entrant dans la cour à droite qu’a
été trouvé le pithos B. 7) Cuisines. 8) Magasins Sud. Des
« peintures » ornaient les parois du mur Nord de ces magasins. 9)
Magasins Ouest. Sur les parois Est ont été retrouvées des
peintures. 10) Cave. 11) Grand salle de destination inconnue.
Il s’agit d’un bâtiment de forme rectangulaire de 25 m. x
15 m. environ. Par une seule porte sur la face Est on pénètre dans
une suite de salles d’accès qui s’ouvrent sur une cour centrale.
Au sud et à l’ouest de cette cour sont disposés des salles
déployées en longueur qui paraissent avoir servi de magasins de
stockage de marchandises.
Le climat désertique a permis de recueillir une centaine
de fragments de vêtements, en général en lin, mais aussi en laine.
Z. Meshel a remarqué qu’une pièce était faite de fils de lin bleu
tissés avec des fils de laine rouge, mélange condamné par deux
textes bibliques, Lv 19, 9 et Dt 22, 911,
ce qui n’a rien de
choquant puisque les lois tatillonnes de ces deux textes n’ont été
promulguées que plusieurs siècles après l’abandon du site.
Les scènes figur ées.
Les découvertes les plus importantes, celles qui nous
intéressent ici, sont des inscriptions et des graffiti notamment sur
de larges tessons de deux grands vases servant de réserves à
grains ou à liquides, des pithoi (sing. pithos, selon leur
appellation en grec).
Fig. 2. Kuntillet ‘Ajrud : Scène peinte sur un fragment du pithos
A
La pièce la plus célèbre est celle qui représente deux
hommes debout, l’un derrière l’autre, avec la figurations en
retrait d’une femme assise sur un siège à dossier, jouant d’une
harpe à main ou d’une « cithare ». Figures énigmatiques
interprétées de manières diverses. Ze’ev Meshel et à sa suite
Dever et Margalit, voient dans les deux personnages masculins
des figurations du dieu égyptien Bès. Cette interprétation tient au
fait que ce dieu, figuré sous la forme d’un nain grimaçant, était
une divinité bénéfique, protectrice du foyer, parfois représenté
avec un membre viril exubérant 1 . Mais c’est surtout en se fondant
sur une ressemblance discutable tenant à la coiffure des deux
personnages. Ziony Zevit (2001, 388) assure que des
représentations du dieu Bès sont attestées dans plusieurs sites des
royaumes de Juda et d’Israël. Il semble, en effet, que ces
nombreuses statuettes soient dues à l’influence égyptienne, mais
dans quelle mesure estil
judicieux d’interpréter comme des
représentations de ce Bès les deux personnages du pithos ? Seul
le personnage qui paraît en retrait porte une sorte de couronne qui
peut permettre un rapprochement : c’est un bien fragile élément
pour se permettre une telle interprétation.
Fig. 3. Figurines représentant le
« dieu Bès » provenant de Lakish et de Tell elSafi
1 Cet aspect « ithyphallique » ne semble d’ailleurs marqué que
tardivement, à partir du règne des Ptolémées.
Fig. 4. Le dieu Bès dansant (Égypte, Nouvel Empire)
Par ailleurs, William Dever a soutenu dans ses diverses
publications que la femme assise, nue ou à moitié nue,
représentait la déesse ellemême,
une hypothèse qui a été
vivement critiquée, une critique est fondée notamment sur le fait
qu’Ashérah n’est jamais liée à la musique. Je penserais plutôt
qu’il s’agit d’une femme harpiste qui accompagnait de sa
musique et peutêtre
de son chant une cérémonie dont le sens
nous échappe. La silhouette des deux hommes 2 qui n’ont selon
moi, aucun rapport avec Bès, la « bestialité » de leurs visages
(Gilula a suggéré que l’artiste leur avait sciemment attribué des
têtes de bovidés) tiennent plutôt à la maladresse du graphiste et à
une volonté de schématisation. Étaientils
vraiment nus, les
2 Meshel s’est demandé si ces deux personnages ne représentaient pas
Yahweh et sa parèdre, ce que suggère aussi Gilula. Le personnage en
retrait porte sur la poitrine deux cercles qu’on a pu interpréter comme
des seins. Évidemment, s’il en était ainsi l’objet allongé dessiné entre ses
jambes ne devrait pas être interprété comme un pénis mais la queue d’un
déguisement animal.
points sur leurs corps représentant des tatouages faits sans doute
avec de la peinture, ce qui paraît avoir aussi été le cas de la
harpiste, ou portaientils
des courtes tuniques laissant découverts
le bas de leurs ventres ? Doiton
voir dans cette scène la
représentation d’un rite de fécondité du fait de la nudité des
personnages ? Rien n’est moins sûr, malgré la représentation
voisine d’une vache avec son veau dans une attitude qui rappelle
d’ailleurs la manière de figurer ces animaux dans le monde
égyptien et crétomycénien
de la Grèce dite préhellénique, mais
dont l’inspiration doit être ici d’origine phénicienne. Car l’état de
nudité dans la pratique d’un culte n’est pas nécessairement lié à
un aspect érotique ou agraire. Dans le Sumer les prêtres lors de
certains cultes sont représentés entièrement nus, le corps
totalement épilé, la chevelure rasée. On peut aussi évoquer la
curieuse affaire de Naioth rapportée dans le premier livre de
Samuel (1 Sm 19, 1825)
où sont décrits ces gens, dirigés par
Samuel, « saisis par l’esprit du dieu » (le souffle d’Élohim), qui
se mettent à « prophétiser », ce qui signifie certainement qu’ils
effectuaient une danse non décrite, dont un détail est rapporté
lorsque Saül luimême
fut à son tour entraîné dans cette danse
extatique : « ayant ôté ses vêtements il prophétisa lui aussi devant
Samuel et il resta nu par terre tout ce jour et toute la nuit. ». A
l’évidence, « prophétiser » ne signifie pas ici prédire l’avenir
sous l’inspiration d’un quelconque dieu. Le terme implique
simplement la participation à un culte dont rien ne nous est dit, et
peutêtre
même dont le sens était perdu lorsque fut mis dans sa
forme définitive le livre de Samuel.
Sur un autre tesson (pithos B) est représentée une scène
dont on ne sait si l’on peut la rattacher à celle dont il vient d’être
question. On y voit des personnages figurés du côté gauche, sans
doute de sexe masculin, la chevelure hérissée sur leurs crânes. La
schématisation des corps unie à la maladresse du dessinateur
laisse cependant supposer qu’ils sont vêtus de tuniques courtes et
étroites. Ils semblent marcher, les bras relevés à hauteur de la
poitrine, comme dans une procession ou une prière.
S’agitil
bien d’une procession, selon l’interprétation
communément admise, ou, plutôt, une danse qu’on pourrait
qualifier d’échevelée, à la vue des cheveux ébouriffés des
personnages ?
Fig. 5. Kuntillet ‘Ajrud : Scène de procession figurée sur une
poterie (Pithos B)
Ces « danseurs » ont été sans doute inclus dans un
contexte déjà préparé où l’on reconnaît un bouquetin, deux
bovidés et un homme tirant à l’arc. Étaitce
pour vouloir intégrer
la cérémonie dans un extérieur, en l’occurrence un paysage semidésertique,
ou encore s’agitil
d’une cérémonie en relation avec
le milieu naturel et la faune figurée ?
Ce qui peut surprendre tout d’abord, c’est l’existence de
cérémonies religieuses de ce genre dans ce poste quelque peu
perdu aux confins du royaume de Juda. C’est pourquoi il paraît
difficile d’interpréter ces cinq personnages comme représentatifs
d’une procession, alors qu’il pourrait plus vraisemblablement
s’agir d’une danse de caractère mimétique (ou extatique, ou les
deux ensemble) pratiquée par des fidèles de Yahweh et
d’Ashérah. Les inscriptions sont seules susceptibles de nous
apporter quelque faible lumière, sans pour autant lever le voile
sur la signification des représentations dont il vient d’être
question. La seule certitude qu’on peut retenir, est que
l’inscription notant Yahweh et son Ashérah est liée à la
représentation de la harpiste et des deux danseurs : elle figure
juste audessus
de la tête des deux danseurs.
Les inscr iptions.
Ze’ev Meshel a distribué les diverses inscriptions en cinq
catégories :
1. Inscriptions consistant en une seule lettre inscrite sur la poterie
avant cuisson.
2. Inscriptions incisée sur une poterie après son passage dans le
four.
3. Inscriptions sur des vases en pierre.
4. Inscriptions sur l’enduit de plâtre des murs.
5. Inscriptions sur les jarres.
1. La plupart des poteries marquées d’une lettre portent le
’alep(h), première lettre de l’alphabet hébreu. C’est ce qu’on
appelle dans la terminologie grammaticale un « esprit doux »
rendu par une apostrophe (et prononcé par une légère aspiration),
qui a donné dans l’adaptation que les grecs ont faite de l’alphabet
phénicien, l’alpha, soit la voyelle a. C’est la marque qu’on
rencontre le plus souvent. On trouve aussi parfois le yod
(transcrit par un y ou i) et une combinaison du qôf (q) et du resh
(r). Elles ont été incisées dans l’argile avant la cuisson, ce qui
conduit à supposer qu’elles étaient destinées, selon la lettre
inscrite, à être regroupées par lettres identiques, pour contenir les
mêmes produits, huile, vin, bière ou eau, ou encore des céréales :
blé et orge.
2. Les inscriptions tracées sur des tessons après cuisson, se
réduisent à un mot, souvent un nom propre. Meshel suppose
qu’elles peuvent avoir eu une fonction votive. Quoi qu’il en soit,
selon lui ce ne peuvent être des « ostraca ». Comme on désigne
communément par ce terme d’origine grecque, d’étroits supports
qui servaient à voter pour tel ou tel personnage dans le système
démocratique athénien, on peut sans réticences adhérer à cette
conclusion. En réalité, on ignore réellement la fonction de ces
tessons inscrits.
3. Les inscriptions sur les bords (les lèvres) de vases de pierres
sont au nombre de quatre. La plus intéressante est celle gravée
sur le bord aplati d’un fragment de vase plat brisé dont la plupart
des morceaux ont été recollés. Les lettres y apparaissent très
lisibles : l‘bdyw bn ‘dnh brk h’ lyhw, soit « don d’Obadyou fils
d’Adanah (qu’il soit) béni par Yahweh ».
4. Les inscriptions sur les murs ont été, pour certaines d’entre
elles, en partie recouvertes de représentations peintes d’animaux,
d’êtres humains et de dessins géométriques en noir, rouge et
jaune. Il s’agit de « prières et de morceaux littéraires » précise
Meshel qui note que trois des quatre inscriptions recueillies sont
exécutées en écriture phénicienne, alors que toutes les autres sont
en paléohébreu.
Parmi ces dernières, une seule peut nous
intéresser, bien qu’elle soit très mal conservée. Voici la lecture
qu’en a faite Judith Hadley :
…’rk ymm wyšb‘w… hytb yhwh… wy… « Que leur jour soit
long et qu’ils soient satisfaits…Yahweh prospère (eux) [elle
ajoute : do good to (them), en se fondant sur l’hebr. yat a b qui
signifie « être bien », « être heureux »].
Dans un autre fragment on peut lire :
...ytnw l…’šrt « ils célèbreront » (ou « ils donneront à »)
Asherata ».
5. Les inscriptions sur de larges tessons de pithoi sont celles qui
nous intéressent ici au plus haut chef. Leurs transcriptions sont
difficiles et prêtent à discussion, ce qui ressort nettement du
travail de Tilde Binger (1997, 16475)
qui compare toutes les
lectures et traductions proposées pour celles concernant Yahweh
et son Ashérah recueillies en Israël, soit celles de Khirbet elQom
et de Kuntillet ‘Ajrud (il s’agit de chacun des auteurs cités plus
haut dans ma bibliographie préliminaire).
Malgré des divergences de détails, chez tous les auteurs on
retrouve la reconnaissance d’un Yahweh de Samarie (šmrn) et
son Ashérah dont on demande la bénédiction (brkt) pour
l’inscription du pithos 1 et sur le pithos 2, où parle un certain
‘Amaryahu, il est question de la bénédiction de Yahweh de
Teiman (Lemaire) ou de Teman (Weinfeld) et toujours de son
Ashérah.
Voici la lecture de Judith Hadley qui ne diffère guère de celle de
Tilde Binger (cette dernière se réfère d’ailleurs à divers auteurs
pour la lecture de certains mots) ou de Meshel :
Pithos A.
’mr ..’…k.’mr. lyhl [l’l] wlyw‘sh. w…brkt. ’tkm. lyhwh. šmrn.
wl’šrth
« (x ?) dit : dis à Yehal[lël] et à Yo‘asah et… bénédiction sur toi
par Yahweh de Samarie et son Ashérah ».
Pithos B.
’mr ’mryw ’mr l ’dny h[hšlm 3 ] (’t) brktk. lyhwh tmn wl’ šrth.
ybrk. wyšmrk wyhy ‘m. ’d<n>y…k
Amaryawou dit : dis à mon seigneur : [salut sur toi] Je te bénis
par Yahweh de Téman et son Ashérah. Peutil
te bénir et te
garder et être avec mon seigneur.
Sur l’inscription B (classement de Meshel), on lit les noms d’El
et de Baal. Voici les lectures de Meshel, Garbini, Catastini :
…wb’rh.’l.b…brk.b‘l.bym.ml… šm.’l.bym.ml.
« et dans la voie d’El que soit béni Baal dans le jour de… le nom
d’El dans le jour de… »
Angerstorfer lit le nom d’Ashérat(h) en ouverture, unie à ceux de
Baal et d’El, et il considère que c’est une inscription phénicienne.
Une vue fondée notamment sur la mention de Baal.
3 Restitution de Chase, Hadley et Otzen.
Inter prétations.
La première discussion a porté sur le mot de shom e ron
(šmrn) que dans un premier temps Meshel avait traduit par
« (Yahweh) notre gardien ». La majorité des auteurs se sont
finalement ralliés à la traduction de Samarie (Shom e ron est son
nom en hébreu) en particulier par comparaison avec Yahweh de
Téman. Ce Téman de l’inscription confirme la parole d’Habacuc
(Ha 3, 3) : Eloah (il s’agit ici de Yahweh) vient de Téman, et (le)
Saint de la montagne de Paran, Sélah 4 .
Cette mention de Yahweh de Samarie est reçue comme
une preuve qu’il existait bien à cette époque un temple de
Yahweh dans la capitale d’Israël et que se poursuivait un culte de
ce dieu à Téman. La difficulté tient d’abord au fait qu’on ne sait
trop précisément ce que recouvre ce toponyme de Téman. Il
semblerait qu’il s’agisse nom pas d’un lieu, d’une ville, mais
plutôt d’une région d’Edom, la région de Buseirah. Selon le Père
de Vaux ce serait le nom d’une région d’Edom, mais ce pourrait
aussi être le nom d’une tribu 5 , ce qui est plus discutable. La
question est surtout de savoir s’il existait à cette époque un culte
de Yahweh dans cette région. Selon John Emerton, cette
expression de Yahweh de Téman n’aurait plus été qu’une
référence au lieu d’origine du dieu.
Il est impossible de se prononcer avec certitude. Mais ce
qui paraît le plus digne d’intérêt, c’est la mise en rapport de ce
Yahweh originaire d’Edom (n’oublions pas que les limites
géographiques des régions désertiques du sud de la Palestine
restaient assez vagues à cette époque :on savait où Edom
4 La racine verbale slh peut signifier pardonner, oublier (sâlah) ou élever
selâh. Ce mot est aussi utilisé dans les Psaumes (il revêt un sens
technique musical) pour marquer une rupture ou une pause. C’est
d’ailleurs par « pause » que BJ traduit le mot placé à la suite de Paran.
Mais Séla est aussi le nom de la montagne dominant le site de Pétra, au
coeur de l’antique Edom. Il semblerait que ce terme ait été ajouté dans le
texte d’Habacuc à l’époque grecque pour mieux situer ce Téman, à une
époque où ce nom géographique n’était plus localisé.
5 R. de Vaux, « Teman ville ou région d’Edom ? » Revue Bblique 76
(1969) 379385.
commençait dans sa partie nord, voisine de Moab, mais au sud le
territoire se perdait dans les sables du Sinaï et du nord de la
péninsule arabique) avec une Ashérah, laquelle ne devait être
autre que la Dame du Sinaï, la déesse Anat, identifiée à la déesse
Hathor, la Dorée, par les Égyptiens.
La plus sérieuse problématique est celle de
l’interprétation du mot « ashérah ». Contre ceux qui voient dans
Ashéra une déesse, donc une personne, les grammairiens
opposent la règle selon laquelle en hébreu un suffixe pronominal
ne peut être attaché à un nom propre. Dans un langage plus clair,
Yahweh peut être lié (donc posséder) à un objet, et non à une
personne. Par Ashérah il faut donc entendre non pas la déesse
Ashérah, mais l’ashérah tel qu’on le trouve dans les textes
bibliques, appellation d’un pilier ou pieu en bois, dont on a fait
un simple objet dans le culte de Yahweh (cf. par ex. Freedman,
1987). Mais, comme le fait remarquer John Collins (2005, 111)
« la question n’est pas ici qu’un suffixe pronominal sur un nom
propre serait une violation de la grammaire hébraïque, telle que la
comprenne les modernes grammairiens, mais que cet usage n’est
pas attesté. » De sorte que, passant outre, plusieurs biblistes
retiennent la traduction avec la majuscule initiale, ce qui fait
d’Ashérah une personne, en cette occurrence la déesse
cananéenne, et non un simple pieu.
Fig. 6 Dessin sur poterie de Kuntillet ‘Ajrud (Pithos A)
Je me rallierais volontiers à l’hypothèse de Judith
Hadley selon qui l’ashérah, objet de vénération chez les
Amorrites et les Cananéens dans lesquels sont inclus les
Hébreux, est figurée à Kuntillet ‘Ajrud par une représentation
d’un arbre stylisé entre deux chèvres dressées (Fig. 6).
On rencontre couramment dans l’iconographie du
ProcheOrient
ancien des animaux affrontés séparés soit par un
personnage debout, soit par un arbre stylisé, voire une colonne :
le modèle le plus connu reste sans doute le fronton de la porte
dite des lionnes à Mycènes où sont sculptées deux lionnes
dressées séparées par une colonne, une représentation empruntée
au ProcheOrient,
dans laquelle la colonne, qu’on, retrouve dans
la Crète minoenne, représente la Grande Déesse minoenne, ici
sous l’aspect asiatique de la potnia theron , la Maîtresse des
Fauves 6 . L’arbre stylisé représenté de tant de manières et tant de
fois dans l’iconographie du ProcheOrient
ancien est l’expression
de l’arbre sacré qui peut devenir l’axe du monde (axis mundi)
mais il faut rappeler que la réalité d’un culte d’un bétyle (pierre
levée ou colonne) en tant qu’objet, d’une statue, ou d’une arbre
n’a aucune existence en soi et ne tient que sur les accusations
(sciemment mensongères) des monothéiste pour dévaloriser ceux
qu’ils veulent ridiculiser et ce qu’ils prétendent détruire. Comme
l’a écrit depuis déjà longtemps Nell Parrot (1937, 19) « il n’y a
pas de culte de l’arbre en luimême
: sous cette figuration se
cache toujours une entité spirituelle. » Les historiens des
religions ont démontré depuis longtemps aussi que les bétyles,
dont les représentations les plus primitives sont des pierres
levées, et les plus élaborées ces magnifiques statues de dieux que
nous a légué la Grèce, et avant elle ces grandes civilisations
créatrice de ces expressions d’art majeur que sont les sculptures,
savoir l’Égypte dite pharaonique, la Mésopotamie avec Sumer,
Akkad, Babylone et l’Assyrie, sont la manifestation tangible de
ce que l’antique esprit religieux croyait être une théophanie. Le
dieu (ou la déesse) habite le bétyle, et généralement l’arbre est la
résidence d’une déesse, ce qui est surtout manifeste en Égypte et
en Mésopotamie.
On retrouve, dans ces dessins de la fig. 6, tous les
éléments représentatifs de la déesse orientale : l’arbre stylisé
entre les deux chèvres affrontées, ce qui en fait une potnia
théron, maîtresse de la nature sauvage et une déesse de la
végétation, tandis que le lion figuré audessous,
non seulement
confirme cette interprétation de la Grande Déesse, mais elle
précise son profil : le lion est l’animal par excellence de l’Ishtar
babylonienne, sur lequel elle est souvent représentée, une Ishtar
dont les déesses sémitiques de l’ouest, Astarté, Anath et Ashérah
ne sont jamais que des « avatars ».
Ainsi, que l’on transcrive dans notre orthographe
moderne, l’hébreu ’šr(t)h ( ) par Ashérah (avec un A
majuscule) ou ashérah, il s’agira toujours de la déesse, ici parèdre
de Yahweh, que ce soit en tant que forme féminine du dieu ou
6 G. Rachet, Civilisations et archéologie de la Grèce préhellénique, Le
Rocher, Paris, 1993, p. 39697.
sous l’aspect d’un bétyle (en bois ou en pierre) qui n’est jamais,
aux regards de ses fidèles, qu’une représentation symbolique de
la divinité.
Khir bet elQôm.
Quoique bien moins importante que celle de Kuntillet
‘Ajrud, la découverte de l’inscription de Khirbet elQôm
n’en
demeure pas moins un élément majeur à ajouter au dossier de la
déesse associée à Yahweh. Dans ce site 7 des monts de Judée, à
l’ouest d’Hébron, ont été retrouvées une centaine de chambres
funéraires ; dans l’une d’entre elles a été enseveli un certain
Uryahu (Urie) au cours du ~VIII e s. Selon William Dever, à qui
on doit ce qu’on appelle l’editio princeps (Dever 1970)
l’inscription où ce personnage est nommé, serait à dater des
environs de 750 avant notre ère. Date acceptée par André
Lemaire (1977), tandis que Frank Cross l’abaisse jusqu’aux
environs de 700.
7 Ce nom arabe signifie « ruines d’amoncellements ». Le site est aussi
appelé Tell ’Abiad « la colline blanche ». On a proposé plusieurs
identifications avec des villes antiques, mais tout choix est impossible du
fait que, pour l’instant, aucune inscription n’a livré de nom géographique
permettant une identification. Il s’agissait sans doute d’un lieu fortifié,
destiné à protéger les approches d’Hébron. Son occupation paraît ne
débuter qu’au IX e s. avant notre ère
Fig. 7. Inscription (n° III) de Khirbet elQôm
(D’après Dever
2001, 187)
La lecture de l’inscription est difficile et discutable. Je
donne cidessous
celle qu’a finalement établi Tilde Binger (p.
95) :
’ryhw h‘šr ktbh
brk ’ryhw lyhwh
wh’ryh lšrt (w)hwš ‘lh.
Voici la traduction du texte retenu cidessus
:
‘Uriyahu le riche (prince selon Dever, le gouverneur
selon Naveh ou le chanteur selon Mittman qui transcrivent h’sr
au lieu de h‘šr) : son écrit (ou inscription)
(que) bénit (soit) ‘Uriyahu par Yahweh
et de ses ennemis (qu’)il soit sauvé par son Ashérah
(Binger traduit cette ligne par : sa lumière par Ashérah, elle qui
tient ses mains audessus
de lui…)
Voici la traduction du texte d’après la lecture d’Émile
Puech : ’Uriyahu s’est lié par son inscription. (Que soit) béni
’Uriyahu devant Yahweh, et de ses adversaires par son Ashérah
qu’il soit délivré par (ou de ?) ’Oniyahu et par son Ashérah.
On ne sait pas quels sont précisément les rapports entre
’Uriyahu et cet ’Oniyahu. Le texte est lu l’nyhw 8 .
Malgré les différences dans les lectures, et si l’on se
réfère à la photographie, fig. 44 cidessus
on peut comprendre la
difficulté de déchiffrement des lettres souvent à peine lisibles
autour de la représentation de la main ou du pied dans sa partie
antérieure, ce qui en ressort et paraît le plus important, c’est
l’association de Yahweh avec Ashérah, les deux divinités unies
s’imposant comme les protecteurs du dédicataire. Ainsi trouveton
dans deux sites différents (en attendant de nouvelles
découvertes) et au cours d’un même siècle, la mention de
Yahweh étroitement uni à la déesse Ashérah.
Ashér ah/ashér ah dans les textes bibliques
On trouve le mot d’ashérah une quarantaine de fois dans
l’Ancien Testament hébreu. Soit qu’il désigne à l’évidence la
déesse (écrit avec une majuscule initiale : Ashérah 9 ) soit qu’il
désigne son symbole sous la forme ashérah ou au pluriel
8 C’est la traduction que j’ai retenue dans le Tome I de mon livre sur La
Bible, Mythes et réalités, Le Rocher 2003.
9 En 1 Rs 15, 13 ; 18, 19 (lors de l’histoire du Mt Carmel) ; 2 Rs 21, 3,
7 ; 23, 4 (associée à Baal) ; 23, 7 (son voile est tissé par les femmes dans
le temple de Yahweh à Jérusalem) ; 2 Ch 15, 16. Soit 6 références.
ashéri(m)/ ashérath ; le mot est alors traduit en général par « pieu
sacré ».
Lorsque la déesse est mentionnée sous son nom divin
dans les textes cités ici en note, dans les deux Livres des Rois et
dans celui des Chroniques, il est soit seul, soit associé à Baal, soit
associé à Yahweh, comme il l’est dans les inscriptions en
question. Tilde Binger (p. 129130)
a tenté de montrer comment
Ashérah, la déesse, est devenue ashérah, l’objet. Cela tient en
grande partie à une illusion fondée sur notre orthographe
moderne. Car dans le texte hébreu, on rencontre sous la même
forme de « ’ašerah » aussi bien le nom de la déesse que son
symbole, le « pieu sacré 10 ». Dans tous les textes où il est
question du dit « pieu » qui est soit mentionné à côté de Yahweh,
soit nommé seul pour être accompagné du terme d’horreur ou
d’abomination, évidemment sous la plus du yahviste de l’École
Deutéronomiste, et haineusement détruit, brûlé, c’est toujours la
déesse qui est mise en question. Je ne pense pas qu’il y ait eu une
évolution qui a conduit du concept de la déesse à celui de son
symbole selon la volonté du Deutéronomiste pour laisser
entendre que ce n’était qu’un simple morceau de bois. Or, c’est
bien parce qu’il représentait réellement la divinité, évidemment
dans l’imaginaire des croyants, que les yahvistes ont cherché à
tout prix à le détruire car, les hommes de ces époques ne faisaient
pas de différence entre la divinité et l’objet visible, pierre, pieu,
arbre, statue qui n’étaient jamais que le support de la théophanie,
en quelque sorte l’incarnation du dieu et sa présence visible,
sensible.
La découverte des tablette d’Ugarit, à travers notamment
les textes épiques et liturgiques, a permis de prendre la mesure de
10 Sous cette forme de « pieu sacré » la déesse est mentionnée dans : Dt
16, 21 ; Jg 6, 25, 26 (il s’agit de l’holocauste du bois d’ashérah qui, en
fait, devrait être interprété comme un holocauste consacré à la déesse) ;
Jg 6, 28, 30 ; 1 Rs 16, 33 (C’est la déesse installée par Achab dans son
temple à Samarie) ; 2 Rs 13, 6 ; 17, 16 ; 18, 4 ; 21, 3 ; 23, 6, 15. Sous la
forme du pluriel (ashéri/ashéroth) : Ex 34, 13 (Vous couperez leurs
ashérim, estil
ordonné aux hordes de Moïse destinées à ravager le pays
des Cananéens) ; Dt 7, 5 ; 12, 3 ; Jg 3, 7 ; 1 Rs 14, 15, 23 ; 2 Rs 17, 10 ;
23, 14 ; 2 Ch 14, 3 ; 17,6 ; 19, 3 ; 24, 18 ; 31, 1 ; 33, 3, 19 ; 34, 3, 4, 7 ;
Is 17, 8 ; 27, 9 ; Jr 17, 2 ; Mi 5, 13, (soit 34 références).
l’importance de la déesse Ashéra sous sa forme d’Athirat (’t(h)rt )
dans le monde Ouestsémitique.
Je rappelle ici que l’ugaritique
connu par des textes datés pour l’essentiel des XIV e XIII
e s. avant
notre ère, est un dialecte cananéen proche de l’hébreu (luimême
un autre dialecte cananéen). Athirat y est généralement appelée
rbt.atrt.ym traduit par la Dame (rbt signifie « grande » et
« dame ») Athirat de la Mer : selon la vocalisation, ym peut
signifier le « jour » et c’est la traduction qu’a choisie par ex.
Tilde Binger dans sa traduction des textes ugaritiques, soit la mer
ce qui me paraît plus judicieux, par rapport à la plus connue des
déesses mères, Aphrodite Anadyomène, née de la vague et
Maîtresse de la Mer (d’où l’épithète de Stella Maris donnée à la
déessemère
du christianisme, Marie mère de Dieu). Dans la
mythologie ugaritique, elle est la parèdre d’El (’il ), le dieu
céleste, père des dieux, mais elle apparaît aussi comme sa mère,
tandis que la déesse Anath (‘nt) est la soeur et l’épouse de Baal
(b‘l), tous deux étant fils d’El 11 .
Le grand intérêt de ces textes est de mettre l’accent sur
l’importance que devaient avoir en Canaan les cultes de divinités
qui portent les mêmes noms : ainsi, à la suite du travail
d’expurgation de l’école deutéronomiste, à partir du règne de
Josias, et surtout après le retour de la captivité en Babylonie (VI e
s. avant notre ère), l’El cananéen a été identifié à Yahweh sous sa
forme plurielle d’Elohim, tandis qu’Ashérah, parèdre de Yahweh/
El a été rejetée par la vision patriarcale et antiféministe
des
scribes (en partie sous l’impulsion de ceux qu’on appelle les
« prophètes ») Judéens de retour de Babylone, sans que, pour
autant, les scribes intégristes yahviste réussissent à l’éradiquer
totalement des textes reçus malgré les manipulations qu’ils leurs
ont fait subir, ainsi que je l’ai montré tout au long des textes des
Livres des Rois et des Chroniques du deuxième tome de ma
Bible, Mythes et réalités. Et naturellement, ils ignoraient
l’existence de inscriptions extrabibliques
qui nous ont conservé
le souvenir de la persistance du culte de cette déesse amorrites
qu’était Ashérah, épouse de Yahweh.
11 Pour ce qui concerne les détails relatifs aux diverses divinités
d’Ugarit, aux textes épiques ugaritiques et à l’histoire d’Ugarit, je me
permets de renvoyer mes lecteurs à mon Dictionnaire des Civilisations
de l’Orient ancien (Larousse, 1999).

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