LETTRE AU DISCIPLE
Salam alaykoum
Traduction française
PAR
TOUFIC SABBAGH
COMMISSION INTERNATIONALE
POUR LA TRADUCTION DES CHEFS-D’OEUVRE
BEYROUTH
1959
AU NOM D’ALLAH
CLEMENT ET
MISERICORDIEUX
Louange à Allah, le Très-Haut, Maître des Mondes; Fin
heureuse à ceux qui Le révèrent; Bénédiction et Paix sur son
Prophète Muhammad [Paix et bénédiction soient sur lui] ainsi que
sur toute sa Famille.
Sache, lecteur, qu’un ancien étudiant qui avait été au
service assidu du Cheikh, l’Imâm, Ornement de la religion,
Preuve de l’Islâm, Abû Hâmid Muhammad al-Gazâlî[1]; qui avait
étudié les sciences religieuses auprès de ce maître, réuni les
détails des sciences et poussé à la perfection les vertus de
l’âme, méditant un jour sur son état, eut l’idée suivante: “J’ai
étudié, dit-il, diverses sciences et j’ai passé la fleur de mon âge
à les apprendre et à les recueillir; maintenant, il me faut savoir
laquelle d’entre elles sera utile demain pour m’assister dans la
tombe; quant à celles qui me seront inutiles, je les
abandonnerai comme a dit le Messager d’Allah [Sallallahu
aleihi wasallâm]: “Mon Allah, protège-moi contre toute science
inutile”.
Cette idée l’obséda et le détermina à écrire à son excellence
le Cheikh, Preuve de l’Islâm, Muhammad al-Gazâlî; il lui
demanda conseil pour se diriger, lui posa certaines questions et
la supplia de lui écrire une prière à réciter à des heures
déterminées et il ajouta: “Les ouvrages du Cheikh, l’Imâm, tel
[1] “Rahmatullahi aleih” [Miséricorde d'Allah, le Très-Haut soit sur lui].
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“Ihyâ-ul-Ulûm-id-dîn” [La Régéneration des sciences
religieuses][1] et autres renferment les réponses à mes
sollicitations; cependant, je souhaite vivement que le Cheikh
résume ce dont j’ai besoin, en quelques feuillets qui
m’accompagneront ma vie durant et dont j’observerai les
conseils tant que je serai en vie, si Allahu ta’âlâ le veut”.
Le Cheikh écrivit la lettre suivante en guise de réponse:
Sache, ô jeune homme qui m’aimes et que j’aime —
[1] On peut aussi traduire par: “la vivification des sciences religieuses”:
c’est le principal ouvrage d’al-Gazâlî parmi ceux qui s’adressent au
grand public. Cet important et célèbre ouvrage est l’expression la plus
claire et la plus adéquate de la crovance Ahl-i Sunna (sunnite) de
l’Islâm. Il est fondé sur la révélation (le Coran, Kur’ân-al karîm) la
Tradition et sur le sentiment même de la piété, non sur la théologie
dialectique; et il s’adresse à la généralité des croyants. Il est composé
avec un très grand art, partagé en quatre quarts contenant chacun 10
livres ou traités spéciaux.
Le premier quart a pour objet les pratiques religieuses essentielles:
la pureté légale, les ablutions rituelles, la prière, l’aumône, le jeûne, le
pèlerinage, la lecture ou la récitation du Coran, son explication, les
heures canoniques. Au début sont deux traités sur la science et sur las
fondements de la foi.
Le second quart a pour objet les bonnes moeurs: dans la nourriture,
la mariage, le commerce, les affaires, les voyages. Il contient aussi des
traités sur l’amitié et la fraternité, la retraite et la vie solitaire, le licite et
l’illicite, l’audition de la musique et des chants; il est terminé par des
exemples tirés de la vie du Hadrat le Prophète.
Les deux autres quarts, plus étendus que les deux précédents, sont
consacrés à la mystique et à sa morale: le troisième quart, la partie
négative de cette morale; le quatrième, la partie positive, ou: ce qui
perd et ce qui sauve. La partie négative roule sur la correction des
moeurs, le refrènement des appétits de la chair, les dangers de la
langue, et contient des traités contre la colère, la haine, l’envie,
l’avarice, l’amour de l’argent, contre l’orgueil, l’amour de la gloire et des
honneurs. Enfin les livres de la partie positive portent des titres qui sont
des noms d’états mystiques: le repentir, la patience et la
reconnaissance, la crainte et l’espérance, la pauvreté et l’ascétisme,
l’amour et le désir, la familiarité et la satisfaction avec Allah et
l’abandon à Allah. Les derniers livres sont sur la mort, la résurrection et
les états de l’au-delà.
Al-Gazâlî renvoie bien souvent dans la Lettre au Disciple [“Ayyuhal
Walad”] la Régénération. C’est pourquoi nous en avons donné cette
courte analyse.
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qu’Allahu ta’âlâ prolonge ta vie par la soumission que tu Lui
témoignes et qu’IL te conduise dans la voie de ses bien-aimés
—que les préceptes les meilleurs le tirent de la mission même
du Prophète. Si déjà tu en as tiré une leçon, quel intérêt
prendras-tu à la mienne? Mais si, au contraire, tu n’en as rien
tiré, qu’as - tu donc appris, dis-le moi, durant tant d’années?
Mon fils! Parmi les conseils donnés par le Prophète d’Allah à
ses Compagnons (Ashâb-ı kirâm), on trouve cette sentence:
“Lorsqu’un homme a l’esprit préoccupé de soucis sans
importance pour lui, c’est le signe que le Très Haut abandonne
son serviteur. Celui qui perd une heure de son existence en
des recherches pour lequelles il n’a pas été créé mérite
qu’Allahu ta’âlâ prolonge ses regrets au jour de la Résurrection.
Celui qui dépasse la quarantaine sans que ses bonnes actions
ne l’emportent sur les mauvaises, celui-là doit attendre le feu de
l’Enfer. A bon entendeur salut!”
Mon fils! le conseil est aisé à donner mais difficile à suivre: il
est amer au goût de ceux qui suivent leurs caprices; car les
choses défendues sont douces à leur coeur. Je vise, en
particulier, ceux d’entre eux qui aspirent à l’étude de la science
formelle et se soucient des mérites de l’âme et des voies de ce
monde. Ils croient que leur salut dépendra de leur science
abstraite, et qu’ils peuvent se passer d’agir. C’est là l’opinion
des philosophes. Gloire à Allahu ta’âlâ: ces esprits abusés
ignorent que, s’ils n’appliquent pas leur science, elle sera sans
aucun doute invoquée contre eux, comme l’a dit le Prophète
aleihissalâm: “Le pire supplice, au jour de la résurrection, sera
celui du savant à qui Allahu ta’âlâ n’aura pas permis de profiter
de sa science”.
On raconte que Gunayd[1], après sa mort, apparut en songe
à quelqu’un. On lui dit: “Quelle nouvelle, ô Abû al-Qâsim?” Il
répondit: “Les belles phrases ont été vaines et les formules
mystérieuses se sont avérées stériles; rien ne nous a été utile
que les quelques prières rituelles accomplies au sein même de
la nuit”.
[1] Abû al-Qâsim, le surnom de Junayd al-Baghdâdî, savant et Walî (Saint),
décédé en 910.
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Mon fils! Ne sois pas avare d’actes vertueux ni d’états
mystiques, et sois sûr que la science théorique n’apporte
aucune aide. En voici un exemple: Qu’un homme au désert
porte dix sabres hindous et d’autres armes encore, qu’il soit
brave et combatif, qu’un lion redoutable vienne à l’attaquer,
crois-tu que ces armes écarteraient le danger s’il ne s’en sert
pour frapper le lion? Et, bien sûr, elles ne repousseront pas le
danger si l’homme ne les saisit et ne les brandit pour frapper.
Ainsi l’intellectuel qui lit cent mille problèmes scientifiques et les
apprend par coeur, sans les mettre en pratique! Il n’en tire de
profit que par l’exercice. Autre exemple: Le malade atteint de
fièvre et de jaunisse; son traitement doit se faire par l’oxymel[1]
et par l’infusion d’orge. La guérison ne s’obtient qu’en
employant ces deux médicaments.
En effet:
“Tu as mille remèdes: c’est en vain...
N’est utile que celui qui en prend enfin!” (4bis)
Etudierais-tu, pendant cent ans, dans mille livres, que seuls
tes actes te disposeraient à la miséricorde divine. Car Lui le
Très Grand a dit: “Qu’on ne comptera à l’homme que ses
propres actes”[2]. “Celui qui espère se rencontrer avec son
Seigneur, qu’il fasse oeuvre pie”[3] “En punition de leurs
actes”[4]. “Les Croyants qui pratiquent le bien auront le paradis
pour séjour. Séjour éternel qu’ils ne voudront échanger contre
aucun autre”[5]. “D’autres générations les suivirent. Elles
délaissèrent la prière pour s’abandonner à leurs penchants. Un
triste destin leur est réservé. Exception sera faite pour ceux qui
se repentiront, croiront et pratiqueront les bonnes oeuvres.
Pour ceux-là, ils entreront en paradis et ne seront frustrés
[1] Sikanjabine: mot persan d’un remède désignant un breuvage composé
d’eau, de miel ou de sucre et de vinaigre.
(4 bis) Vers en persan dans le texte.
[2] Coran, LIII, 40.
[3] Coran, XVIII, 110.
[4] Coran, IX, 83, 96
[5] Coran, XVIII, 107.
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d’aucun de leurs mérites”[6]
Que dis-tu de cette tradition:[1] L’Islâm est bâti sur cinq
fondements:
Attester qu’il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah et que
Muhammad aleihissalâm est le prophète d’Allah, prier, faire
l’aumône, jeûner le mois de Ramadân, accomplir le pèlerinage
à la Mecque pour ceux qui en ont la possibilité.
La Foi, c’est en même temps le verbe, la sincérité et les
oeuvres. Les preuves de l’importance des oeuvres sont
innombrables. L’homme atteint, sans doute, le paradis par la
grâce et la générosité d’Allahu ta’âlâ, mais il l’atteint aussi
après s’être préparé par son obéissance et son adoration, car
“la miséricorde d’Allah est proche de ceux qui font le bien”[2]. Si
l’on dit: “L’homme arrive aussi au paradis par la foi seule”, nous
répondons: “Oui, mais quand? et que de difficiles obstacles
doit-il surmonter avant d’arriver au but! Le premier de ces
obstacles est celui de la foi elle-même; arrivera-t-il au paradis
avec cette foi? ne lui sera-t-elle pas ravie avant qu’il n’y entre?
Et s’il est conduit au paradis, il sera un élu déçu et pauvre”. Al-
Hasan al-Basrî[3] dit: “Allahu ta’âlâ dit à ses serviteurs au jour
de la résurrection: ô mes serviteurs, entrez au paradis par la
grâce de ma miséricorde et partagez-en les degrés entre vous,
selon vos actions”.
Mon fils, tant que tu ne pratiqueras pas le bien, tu ne
trouveras pas de récompense. On raconte qu’un Israélite adora
Allahu ta’âlâ durant soixante-dix ans. Allahu ta’âlâ voulut faire
connaître ce cas aux anges. Il lui en envoya un pour lui dire
[6] Coran, XIX, 60-61.
[1] Hadîth = Tradition. Ce mot signifie d’abord une communication ou un
récit en général, de nature profane ou religieuse, puis en particulier
“une information relative aux actes ou aux paroles du Hadrat le
Prophète Muhammad aleihissalâm”. C’est dans ce dernier sens qu’il
est employé dans ce texte. Cf. Encyc. de l’Islâm II, 201.
[2] Coran, VII, 54.
[3] Walî (Saint) et théologien célèbre du premier siècle de l’hégire (642-
728). Cf. Encycl. de l’Islâm, II, 290. On appelle ce grand savant
Islamique Tabi’în parce qu’il vecut à l’époque des Compagnons
(Ashâb- kiram) de Muhammad aleihissalâm.
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qu’il ne méritait pas le paradis malgré cette longue adoration.
Le message transmis, l’adorateur répondit: “Nous avons été
créés pour l’adoration; il nous faut adorer”. L’ange, de retour,
dit: “Mon Allah tu connais mieux que moi sa réponse”. Et Allahu
ta’âlâ alors: “S’il ne cesse pas de Nous adorer, Nous ne
cesserons non plus de le combler de Nos grâces. Je lui ai déjà
pardonné ses fautes, vous en êtes témoins, ô mes anges!”
Le Prophète d’Allah dit: “Demandez-vous des comptes à
vous-mêmes avant qu’on ne vous en demande et pesez vos
actions avant qu’on ne vous les pèse”. ‘Alî[1] dit: “Celui qui croit
toucher au but sans effort est un homme de désir; et celui qui
ne compte que sur l’effort fait acte de présomption”.
Al-Hasan al-Basrî dit: “Aspirer au paradis sans accomplir de
bonnes actions est un grand péché”. Il dit aussi: “Le signe
distinctif de la vérité, c’est d’oublier la récompense promise aux
bonnes actions, sans en abandonner la pratique”. Hadrat
Muhammad (aleihissalâm) dit: “L’homme intelligent se juge
sévèrement et travaille pour l’autre vie; le sot suit les caprices
de sa fantaisie et compte sur Allahu ta’âlâ pour réaliser ses
espoirs!”
Mon fils! Que de nuits tu as passées en études, te privant de
sommeil; je ne sais quel était ton but. Si c’était pour ce bas
monde, pour ses biens, pour ses dignités et pour t’en vanter
devant tes égaux et tes semblables, alors malheur à toi, oui
malheur à toi! Si, par contre, ton intention était de vivifier la loi
du Hadrat Prophète, de former ton caractère, de soumettre ton
âme portée au mal, tu es alors bienheureux, oui, tu es
bienheureux. Il a dit vrai celui qui a écrit:
“Les yeux veillent en vain toute autre que Ta Face;
En vain coulent les pleurs pour un autre que Toi”.
Choisis, mon fils, la durée de ta vie: tu mourras; l’objet de
ton amour: tu le perdras; d’agir comme il te plaît; Allah te
rétribuera.
[1] ‘Alî, fils d’Abû Tâlib, cousin et gendre du Hadrat le Prophète Muhammad
alehissalâm, IVème Calife ahl-i Sunna (décédé en 61 = 40 de l’hégire).
Il était âgé de 63 ans.
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Mon fils! A quoi bon tant d’études, théologie, logique,
médecine, rhétorique, poésie, astronomie, prosodie, syntaxe,
morphologie, si c’est du temps perd en désaccord avec Allah?
J’ai trouvé ceci dans l’Evangile de Hadrat Î’sâ[1]: “Entre
l’instant où la mort est mis dans le cercueil et celui où on la
dépose sur le bord de la tombe, Allah, par sa Grandeur, lui
pose quarante questions dont la première est celle-ci: “Tu t’es
montré, ô mon serviteur, très pur aux yeux des créatures durant
bien des années. Mais cette pureté, tu ne me l’as pas montrée,
non, pas même une heure”; et, pourtant, chaque jour Allah
regarde dans ton coeur et dit: “Que de soucis tu te donnes pour
les autres quand tu es comblé de mes bienfaits! Mais toi, tu es
sourd et tu n’entend pas”!
Mon fils! Connaissance sans pratique est folie! Pratique
sans connaissance, inutilité. Sache que si la science ne
t’éloigne pas aujourd’hui des choses défendues et ne t’invite
pas à la soumission, elle ne te gardera pas davantage demain
du feu de l’Enfer. Ne mets pas en pratique tes connaissances
aujourd’hui et tu diras demain au jour de la Résurrection, si tu
n’es pas parvenu à rattraper les jours passés: “Laisse-nous
retourner sur terre. Nous y ferons le bien”[2]. On te dira:
“Imbécile, mais tu en viens!”
Mon fils! affermis ton esprit, déroute ton âme et mortifie ton
corps, car la tombe est la demeure et le peuple des cimetières
t’attend. Garde-toi bien d’arriver chez eux sans viatique. Abû
Bakr as-Siddîq[3] dit: “Les corps sont une cage ou une étable:
Demande-toi ce qu’est le tien. Si tu es du nombre des oiseaux
célestes, quand tu entendras battre le tambour qui te rappellera
à ton Seigneur, tu t’envoleras à tire d’ailes jusqu’au plus haut
degré du Paradis; comme le Prophète a dit: “Le trône du
Clément a tremblé à la mort de Sa ‘d bin Mu’az[4]”. Par contre,
malheur à toi, si tu es du nombre des bestiaux, suivant la parole
[1] En réalité ce sont des paroles de l’Evangile original.
[2] Coran, XXXII, 12.
[3] Premier Calife de Muhammad aleihissalâm (décédé en 634 = 13 de
l’hégire). il était agé de 63 ans.
[4] Il mourut par suite des blessuers reçues à la bataille du Fossé de
Médine, l’an 5 de l’hégire.
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du Tout-Puissant: “Ceux-là sont comme des bêtes. Que dis-je,
ils sont plus égarés encore”[5].
Ne crois donc pas être en sûreté lors de ton passage du
fond de la maison terrestre au fond de l’abîme du Feu. — On
raconte qu’Al-Hasan al-Basrî a demandé un jour un verre d’eau
fraîche; lorsqu’il eut saisi le verre, il perdit connaissance et le
verre tomba. Ranimé, on lui dit: “Qu’as-tu ô Abû Sa’îd?” Il
répondit: “Je me suis rappelé le désir des habitants de l’Enfer
lorsqu’ils crient à ceux du Paradis: “Répandez sur nous un peu
d’eau, ou un peu de vos joies célestes!”[1]
Mon fils! s’il te suffisait d’avoir la science abstraite, sans les
oeuvres, la voix divine irait crier en vain: “Y a-t-il quelqu’un qui
appelle, qui implore, qui se repent?” On raconte qu’un groupe
de Compagnons du Raçoûlullah cita le nom d’Abdallah Bin
‘Omar[2] devant Hadrat le Prophète, qui dit? “Ce serait un
excellent homme s’il priait la nuit”. Il dit aussi à l’un de ses
Compagnons: “Ami, ne dors pas trop la nuit, car celui qui dort
trop la nuit se retrouve démuni le jour de la Résurrection!”
Mon fils! “Récite le Coran, la nuit. C’est là une oeuvre pie”[3]:
c’est une injonction. — “A l’aurore, ils étaient déjà en prière, ils
demandaient pardon”[4]: c’est une action de grâces. - “Et ceux
qui implorent le pardon d’Allahu ta’âlâ au lever de l’aurore”[5]:
c’est une invocation. Raçoûlullah a dit: “Allahu ta’âlâ aime trois
voix: celle du coq, celle qui récite le Coran et celle qui implore
le pardon du Créateur à l’aurore”. Sufyân at-Tawrî[6] a dit:
“Allahu ta’âlâ fait souffler à l’aube un vent que chargent les
appels et les demandes adressées à Allahu ta’âlâ”. Il a dit
aussi: “A la tombée de la nuit, un héraut crie au pied du Trône
[5] Coran, VII, 178. Cf. aussi Coran, XXV, 46.
[1] Coran, VII, 48.
[2] Fils åîné du deuxième Calife ‘Omar Bin Hattab (Rad allahu anh). Il fut en
particulier l’un d’Ashâb- kirâm les plus considérés de Muhammad
aleihisalâm (décédé en 693 = 73 de l’hégire). Il était agé de 89 ans
[3] Coran, XVII, 81.
[4] Coran, LI, 18.
[5] Coran, III, 15.
[6] Célèbre savant en religion, mujtahid et walî (Saint Islamique) du 2ème
siècle de l’hégire.
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divin: Debout, âbid d’Allah! Ils se lèvent et rendent grâces; puis
un autre héraut appelle au milieu de la nuit: Ames pieuses,
éveillez-vous! Ils se lèvent et prient jusqu’au point du jour. A
l’aube un héraut appelle de nouveau: Vous qui avez à implorer
pardon, debout! Ils se lèvent et implorent le pardon d’Allah. Au
lever du soleil, un dernier héraut appelle: Hommes légers,
debout! Ils se lèvent de leurs lits, tels les morts ressuscités de
leurs tombes”.
Mon fils! On raconte que le sage Luqmân[1] parmi les
conseils qu’il donna à son fils, place ces paroles: “Mon fils! que
le coq ne soit pas plus vigilant que toi lorsqu’il appelle Allah à
l’aurore; alors que toi, tu dors”. Et voici ces vers:
“Une colombe a gémi, dans la nuit, sur une branche:
Je dormais... Mon Allah, mon Allah! Mon amour est un
menteur:
Sur un véritable amour, elle n’eût pas pris d’avance...
Je suis l’amant aux yeux secs, mais elle verse des pleurs!”
Mon fils, savoir ce que c’est qu’obéir et adorer, voilà la
quintessence de la science. Elle exige, sache-le bien, que tu
suives le Législateur dans ses ordres comme dans ses
défenses, qu’ils s’agisse de paroles ou d’actions. En d’autres
termes, tout ce que tu dis, fait et abandonnes, doit être inspiré
par l’observance de la Loi. Si, par exemple, tu choisis pour
jeûner le jour de la Fête du Sacrifice ou les jours consacrés à
sécher au soleil la chair des victimes[2], tu enfreindras la règle.
Ou encore, si tu exécutes la prière, vêtu d’une robe arrachée
par force à autrui, tu pècheras, bien que ton acte ait les
apparences d’une adoration.
[1] Il est un Prophète ou walî (Saint) vécu au temps de Prophète Hadrat
David (Dâvûd aleihissalâm); il habitait au Sud-Est de l’Arabie. Ses
paroles gnomiques et ses conseils importants sont très connus. Cf.
Encyc. Islâm.
[2] Il s’agit des trois jours qui suivent immédiatement la Fête musulmane de
Sacrifice. En effet, la viande des bêtes sacrifiées est desséchée pour
être gardée et consommée plus tard. — On partage la viande des
bêtes sacrificiées en trois parties; on en donne une partie aux pauvres
et aussi une partie aux voisins et une partie chez-soi.
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Mon fils! Il te faut donc conformer tes paroles et les actes à
la Loi (religion, sharia); car connaître et agir en dehors des
règles qu’elle prescrit sont des erreurs. Ne te laisse pas
davantage égarer par les excès extravagants du mysticisme:
pour suivre cette voie, il faut effort et lutte, il faut suspendre les
désirs de nafs, anéantir ses caprices par le glaive de l’exercice
et non par de folles et vaines chimères. Sache que la langue
débridée et le coeur comblé de désirs futiles sont des signes
funestes. Si tu n’humilies pas ton nafs par une lutte sincère
contre ses désirs et ses caprices, tu n’illumineras pas ton coeur
par la connaissance. Sache aussi qu’il est impossible de
répondre par écrit ni verbalement à certaines des questions
que tu m’as adressées. Si tu parviens à cet état, tu en
connaîtras la nature; sinon, le connaître est impossible parce
qu’il appartient au domaine de goût: tout ce qui relève de ce
domaine, il est impossible de le décrire par des paroles, comme
l’on ne connaît la douceur de ce qui est doux et l’amertume de
ce qui est amer que par le goût. Ainsi, on raconte qu’un
impuissant écrivit à un ami lui demandant de lui expliquer le
plaisir sexuel. Il reçut la réponse suivante: “O un tel, je te
croyais impuissant seulement, or je constate maintenant que tu
es, à la fois, impuissant et sot; car ce plaisir est du domaine du
goût: y arrives-tu? tu en connais la nature, sinon sa description
est impossible en paroles ou par écrit”.
Mon fils! Quelques unes de tes questions ressemblent à
cette dernière. Quant à celles auxquelles on peut répondre, je
les ai mentionnées dans ma Régénération des sciences
religieuses et dans d’autres de mes livres. J’en cite ici une
partie tout en y renvoyant. Je dis: “L’homme qui suit la voie de
la vérité a quatre obligations à observer:
C’est d’abord une foi très vive, sans trace d’hérésie.
C’est ensuite un repentir sincère après lequel tu ne
reviennes plus au péché.
En outre, c’est un effort pour contenter tes rivaux afin que
personne ne puisse te réclamer une réparation quelconque.
Enfin, c’est l’étude des sciences religieuses conformément
aux ordres d’Allah; puis, celle des autres sciences qui aident au
salut de l’âme.
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On raconte qu’aş-Şiblî[1] dit: “J’ai suivi quatre cents maîtres
et j’ai lu quatre milles hadiths. Puis j’en ai choisi une seule que
j’ai mis en pratique à l’exclusion de toute autre, parce que je l’ai
médité, et j’y ai trouvé ma délivrance et mon salut. J’y ai trouvé
aussi la science entière des Anciens et des Modernes. Je m’en
suis contenté. Voici cet hadîth: “Raçoûlullah dit un jour à l’un de
ses Compagnons: “travaille pour la vie d’ici-bas dans la mesure
où tu résideras sur la terre; travaille pour la vie future dans la
mesure où tu dois y demeurer; travaille pour son Seigneur
autant que tu as besoin de Lui et travaille pour le feu de l’Enfer
autant que tu pourrais en supporter l’ardeur”.
Mon fils! Si tu connais cet hadith, tu n’auras pas besoin de
beaucoup de science. Médite aussi cette autre histoire: Hâtim
al-Aşamm[1] était du nombre des amis de Şaqîq al-Balhî[2]. Un
jour celui-ci lui demanda: “Tu me suis depuis trente années
déjà; quels avantages en as-tu retirés?” Hâtim répondit: “J’en ai
retiré huit qui me suffisent, parce que j’espère obtenir par là ma
délivrance et mon salut”. Saqîq demanda alors quels étaient
ces avantages? Hâtim répondit:
1) J’ai observé les créatures et j’ai vu que chacune d’elles
avait un être qu’elle aimait et chérissait. Il est de ces êtres
aimés qui accompagnent la personne qui les aime jusqu’à la
maladie grave; d’autres qui l’accompagnent jusqu’au bord du
tombeau puis se retirent en la laissant toute seule; mais aucun
n’entre avec elle dans la tombe. Cela m’a donné à réfléchir et je
me suis dit: “le meilleur ami de l’homme serait celui qui le
servirait jusque dans la tombe pour lui tenir compagnie”. Un tel
ami, seules les bonnes oeuvres m’en ont tenu lieu. Je les ai
alors aimées afin qu’elles me soient un flambeau dans ma
tombe, qu’elles m’y tiennent compagnie et ne m’y laissent pas
seul.
2) J’ai constaté, en second lieu, que les gens suivent leurs
[1] Jurisconsulte (savant de f qh) célèbre. Il naquit en 861, et mourut en 945.
Il eut ausi un penchant pour le tasawwuf (soufisme). Il était un grand
walî (Saint).
[1] Grand awliya, soufiste, né à Balh, où il mourut en 852. On dit qu’il feignit
d’être sourd; d’où son sobriquet.
[2] Maître de Hatim al-A amm décédé en 790.
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caprices et se hâtent de satisfaire aux désirs de leurs nafs. J’ai
alors médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “En revanche, ceux qui
auront respecté leur Seigneur et vaincu leurs passions, auront
le paradis pour séjour”[1]. J’ai été sûr alors que le Coran est la
pure vérité. Je me suis mis à combattre les tendances de mon
nafs et me suis apprêté à leur faire la guerre et à barrer la route
à ses caprices jusqu’à ce qu’elle devienne docile et s’habitue à
se soumettre à Allah.
3) J’ai vu tous les êtres humains courir après les biens du
monde, les tenir et les garder âprement; j’ai alors médité la
parole d’Allahu ta’âlâ: “Vos biens sont périssables, les biens
d’Allah sont éternels”[2]. Ce que je possédais, je l’ai alors
dépensé pour l’amour d’Allahu ta’âlâ et l’ai distribué aux
pauvres afin qu’il me soit un trésor auprès d’Allahu ta’âlâ.
4) J’ai vu certaines personnes croire que l’honneur et la
puissance résidaient dans le nombre des clientèles et des
partisans; je les ai vues s’en vanter. D’autres prétendaient qu’ils
résidaient plutôt dans les biens et le grand nombre des enfants;
elles en étaient fières. D’autres ont cru que la puissance et
l’honneur consistaient à enlever de force les biens de leurs
semblables, à les traiter injustement et à verser leur sang. Un
groupe, enfin, a cru que cette puissance résidait dans la
dépense des biens, dans leur dissipation et dans la prodigalité
avec laquelle on en usait; j’ai alors médité la parole d’Allahu
ta’âlâ: “Le plus méritant auprès d’Allahu ta’âlâ est celui qui le
craint le plus”[3]. J’ai donc opté pour cette crainte d’Allahu ta’âlâ
et j’ai fermement cru que le Coran est la pure vérité et que les
conjectures de ce groupe et ses considérations sont vaines et
éphémères.
5) J’ai vu les gens se dénigrer ou se calomnier; j’en ai trouvé
la cause dans la jalousie suscitée par les biens, le prestige et la
science. J’ai donc médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “C’est nous
qui leur avons réparti la nourriture en ce monde”[4]. J’ai alors
[1] Coran, LXXIX, 40-41.
[2] Coran, XVI, 98.
[3] Coran, XLIX, 13.
[4] Coran, XLIII, 31.
- 88 -
appris que la distribution, à l’origine, a été faite par Allahu
ta’âlâ; je n’ai plus jalousé personne et je me suis contenté de la
répartition des biens telle qu’elle avait été faite par Allahu ta’âlâ.
6) J’ai vu les gens se déclarer ennemis pour toute sorte de
fins et de motifs; j’ai alors médité la parole d’Allahu ta’âlâ:
“Satan est votre ennemi. Considére-comme tel”[1]. J’ai donc
appris qu’il n’était pas permis d’avoir d’autre ennemi que Satan.
7) J’ai vu tous les hommes travailler avec tant d’ardeur et
prodiguer tant d’efforts en vue d’obtenir leur nourriture et leur
subsistance qu’ils devenaient souvent l’objet de soupçons et
d’accusations, qu’ils se dégradaient et se déshonoraient. J’ai
donc médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “Il n’est point d’être vivant
sur terre qui ne s’en remette à Allahu ta’âlâ de le nourrir”[2]. J’ai
alors compris que ma subsistance dépend d’Allahu ta’âlâ et
qu’IL me la garantit. Je me suis mis à l’adorer et j’ai cessé de
convoiter autre chose.
8) J’ai vu tous les êtres humains se fier à la créature; à
l’argent, aux biens et à la propriété, au métier et à l’industrie,
enfin à un autre être humain. J’ai alors médité la parole d’Allahu
ta’âlâ: “Allah suffit à qui s’y fie. Il réalise toujours ses desseins.
Il les réalise à son heure”[3]. J’ai donc pleine confiance en
Allahu ta’âlâ qui me suffit et qui est le meilleur des protecteurs.
Saqîq dit: “Qu’Allah t’assiste, ô Hâtim, j’ai examiné la Thora,
les Psaumes, l’Evangile et le Furkan[4] et j’ai constaté que les
quatre livres ont pour objet ces huit avantages. Celui donc qui
les met en pratique mettra en pratique, par le fait même, les
préceptes de ces quatre livres”.
Mon fils! Tu as appris par ces deux récits que tu n’as pas
besoin de pousser trop loin ta science; et maintenant voici ce
que doit faire celui qui suit la voie de la vérité.
Sache qu’à celui qui suit la voie d’Allahu ta’âlâ, il faut un
maître pour guide et éducateur, qui, par sa bonne éducation,
[1] Coran, XXXV, 6.
[2] Coran, XI, 8.
[3] coran, LXV, 3.
[4] Autre nom du Coran; il distingue le vrai du faux.
- 89 -
corrigera les mauvais penchants et leur substituera de bonnes
habitudes. L’éducation ressemble, en effet, au travail du
laboureur qui déracine les épines, sarcle le blé afin qu’il pousse
mieux et donne une abondante moisson. Tout homme donc qui
désire suivre la vraie voie ne peut se passer d’un maître pour
l’éduquer et le guider dans la voie d’Allahu ta’âlâ. Allahu ta’âlâ
a, en effet, envoyé un Apôtre pour guider les créatures Vers
Lui. Cet Apôtre laisse après sa mort des successeurs pour
servir de guides dans la voie d’Allah. Le Maître capable de
remplacer le Prophète doit être savant. Cela ne veut pas dire
que tout savant peut être un successeur du Prophète! Je vais
d’ailleurs t’indiquer les principaux signes distinctifs qui le
caractérisent, afin que tout savant ne prétende pas à la qualité
de guide. Je pense qu’il y faut un homme qui s’éloigne du
monde et de ses honneurs; il doit aussi avoir fréquenté
assidûment un homme perspicace qui, par d’autres
intermédiaires, remonte au Seigneur des prophètes. Il doit,
également, pouvoir s’habituer à manger peu, à dormir peu et à
parler peu. Il doit, en outre, prier beaucoup, jeûner de même et
faire fréquemment l’aumône. Il doit aussi, grâce à la
fréquentation de son propre Maître perspicace, marcher dans la
voie des vertus morales comme la patience, la prière, la
reconnaissance, la certitude, la quiétude, la longanimité,
l’humilité, la science, la sincérité, la pudeur, la fidélité à ses
promesses, le sérieux, le calme, la réflexion et autres vertus
semblables. Il est donc une des lumières qui peuvent être
prises pour modèle, lumière du Prophète; mais on le rencontre
rarement, bien plus rarement qu’on ne rencontre le soufre
rouge! Et celui qui a le bonheur de trouver un tel Maître et
d’être agréé par lui, doit le respecter extérieurement et
intérieurement. Le respect extérieur doit se manifester par la
soumission complète au Maître; le disciple ne doit pas non plus
protester à propos de telle ou telle question, même lorsqu’il
connaît l’erreur du Maître. Il ne doit pas non plus étendre son
tapis de prière devant lui en dehors des heures de prière. La
prière terminée, le disciple enlèvera le tapis et ne multipliera
pas les prières surérogatoires devant lui; et il exécutera les
ordres du Maître selon ses forces et sa capacité. — Quant au
respect intérieur, voici en quoi il consiste: tout ce que le disciple
aura entendu et accepté extérieurement de la part du Maître, il
- 90 -
ne doit pas le nier intérieurement; autrement il serait taxé
d’hypocrisie; s’il n’arrive pas à cette sincérité totale, il quittera la
présence de ce Maître jusqu’à ce que l’adhésion interne soit en
harmonie avec l’adhésion externe. Il devra aussi se prémunir
contre les mauvaises fréquentations afin que le pouvoir des
démons et des hommes pervers n’ait point de prise sur son
coeur: il sera alors exempt de souillure satanique. Dans tous
les cas, il optera pour la pauvreté, non pour la richesse.
Sache de plus que le mysticisme requiert deux qualités: la
droiture avec Allahu ta’âlâ et la longanimité avec les hommes.
Celui qui est droit avec Allahu ta’âlâ, et qui se conduit bien
avec les gens, les traitant avec patience, est un mystique. La
droiture avec Allahu ta’âlâ consiste à sacrifier les désirs de son
nafs aux ordres d’Allah. — Se bien conduire avec les autres
c’est ne pas les obliger à suivre tes désirs, mais c’est t’obliger
toi-même à suivre leur volonté, à condition qu’ils ne dérogent
pas aux lois de la religion.
Tu m’as interrogé aussi sur la soumission à Allahu
ta’âlâ.Elle repose sur trois principes:
1) Observer les préceptes de la religion (les
commandements et les interdits de l’Islâm)
2) Accepter sans protester la destinée telle qu’Allah l’a
voulue.
3) Chercher à satisfaire le vouloir divin plutôt que sa volonté
propre.
Tu m’as interrogé sur la confiance en Allahu ta’âlâ:
Allahu ta’âlâ veut que tu renforces ta Foi en ses promesses,
c’est-à-dire que tu croies d’une part que ce qui a été écrit à ton
sujet s’accomplira sans aucun doute, quand bien même
l’Univers conjuguerait ses efforts pour te l’éviter; d’autre part,
que ce qui n’a pas été écrit pour toi, ne t’arrivera pas, quand
bien même tout le monde t’aiderait.
Tu m’as interrogé sur la sincérité; elle veut que toutes tes
actions soient pour Allah. Que ton coeur donc ne se réjouisse
pas de louanges que les gens t’adresseront; ne te soucie pas
non plus de leur blâme.
- 91 -
Sache que l’hypocrisie naît de la flatterie adressée aux
autres. Tu la guériras en considérant qu’ils sont dominés,
comme des objets, incapables de procurer du repos ou de
causer de la fatigue: tu peux donc éviter l’hypocrisie à leur
égard. Tandis que si tu leur attribues un pouvoir et une volonté
propres, tu seras fatalement poussé à l’hypocrisie!
Mon fils! Quelques unes seulement des réponses à tes
autres questions se trouvent formulées dans mes ouvrages,
consulte-les à leur sujet. Quant aux autres, elles ne sauraient
être écrites. Mets en pratique ce que tu sais, pour que l’on te
soit révélé ce que tu ignores.
Mon fils! Ne me propose donc désormais les problèmes qui
t’embrassent que par la voie intérieure. Et rappelle-toi la parole
d’Allahu ta’âlâ: “Il vaudrait mieux pour eux attendre...”[1].
Accepte le conseil de Hızır aleihissalâm[2]: “Ne me demande
jamais aucune explication avant que je ne t’informe moimême”[
3]. Ne sois pas pressé. Tout arrive et te sera dévoilé en
son temps. As-tu médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “Un jour
viendra où Je vous produirai mes miracles. Ne vous montrez
pas impatients”[4]. Ne m’interroge donc pas avant l’heure et sois
sûr et certain que tu n’arriveras qu’à force de marcher... “N’ontils
jamais parcouru le monde? ils auraient connu la fin
malheureuse de leurs devanciers”[5].
Mon fils! Je t’assure que si tu marches dans la voie de
soufisme, tu verras des merveilles à chaque étape. Sacrifie ton
âme, car l’essence est dans le sacrifice, comme l’a dit Dû n-
Nûn al-Misrî[6] à l’un de ses disciples: “Si tu peux donner ta vie,
viens à moi; sinon ne t’occupes pas des futilités du Soufisme”.
[1] Coran, XLIX, 5.
[2] Il a vécu après Hadrat Ibrahîm. Il est un Prophète ou Walî (Saint). Il a
voyagé avec Moûçâ aleihissalâm. Son âme paraissait en forme
d’homme pour aider les pauvres.
[3] Coran, XVIII, 69.
[4] Coran, XXI, 38.
[5] Coran, XXX, 8; XXXV,43; XL, 22.
[6] Originaire de Nubie, (la région au sud de l’Egypte, à la frontière de
l’Ethiopie), mourut à Baghdad en 860; Il est le grand soufiste, comme
le premier, qui a systématisé la connaissance de tasawwuf en Egypte.
- 92 -
Mon fils! je vais te donner huit conseils; reçois-les pour que
ta science ne soit pas ton ennemie au jour de la Résurrection;
quatre concernant ce que tu dois pratiquer et quatre, ce que tu
dois éviter.
Voici d’abord ce que tu dois éviter:
1) Te garder absolument de discuter avec autrui, car la
discussion cause bien des dommages et recèle plus de mal
que de bien. Elle est, en effet, la source de tous les vices
comme l’hypocrisie, la jalousie, la fierté, la rancune, l’inimitié,
l’orgueil et les autres. Certes tu peux discuter sur une question
avec une personne ou un groupe da personnes mais à
condution que tu veuilles leur montrer la vérité. Et ce vouloir
doit s’accompagner de deux signes:
N’établir aucune différence entre la vérité découverte par toi
et celle qui serait découverte par un autre.
Préférer discuter dans un lieu retiré plutôt que devant une
grande assemblée.
Ecoute, je vais te donner une règle:
Sache que poser des questions au sujet de certaines
difficultés, c’est exposer une maladie de coeur au médecin; la
réponse, c’est l’effort que le médecin prodigue pour la guérir.
Sache aussi que les ignorants sont des cardiaques et les
savants, leurs médecins. Le savant incomplet ne réussit pas le
traitement. Le savant vraiment savant ne traite pas tout malade,
mais seulement celui qu’il estime apte à recevoir le traitement
et le salut. Si le mal est chronique ou incurable, l’art du médecin
est de dire: celui-là est inguérissable. Il ne s’occupera donc pas
de la soigner, car il perdrait son temps.
Sache qu’il y a, sous le nom d’ignorants, quatre espèces de
malades: l’un est curable, les autres non. Le premier de ceux-ci
est celui dont les questions et les réponses sont provoquées
par la jalousie et la haine[1]. Répondre au jaloux de son mieux,
avec éloquence et clarté, c’est le pousser davantage dans la
voie de la haine, de l’inimitié et de la jalousie. Il ne faut donc
[1] Textuellement; de jalousie, les ignorants qui suivent leurs caprices,
jalousent les savants Islamiques.
- 93 -
pas se soucier de lui:
“On espère guérir toutes les maladies, hormis l’inimitié dont
la cause est l’envie”.
Tu dois donc t’éloigner de lui et l’abandonner avec sa
maladie. Allahu ta’âlâ, n’a-t-il pas dit: “Ecarte-toi de celui qui
refuse de Nous prier et qui ne recherche que les plaisirs de ce
bas monde”?[1]
Le jaloux, par ses propos et par ses oeuvres, incendie le
grain de ses actes. Comme l’a dit notre Prophète Muhammad
aleihissalâm: “La jalousie dévore les bonnes actions, comme le
feu consume le bois”.
Le mal du second vient de sa sottise. Lui aussi est
inguérissable. Comme l’a dit Îsâ aleihissalâm: “Il ne m’a pas été
impossible de ressusciter les morts, mais j’ai été incapable de
guérir les sots”[2]. Car le sot est un homme qui travaille à
apprendre en peu de temps quelque chose, tant dans les
connaissances révélées que dans les rationnelles. Poussé par
sa sottise, il interroge et contrarie le grand savant qui a passé
sa vie à étudier les sciences révélées et rationnelles. Ce sot est
un ignorant qui s’imagine cependant que ce qui l’embarasse,
embarasse aussi le grand savant[3]. S’il ne se rend pas compte
de cette erreur, ses questions et ses répliques viennent de sa
sottise. Tu n’as donc pas à t’occuper de lui répondre.
Le troisième demande à être dirigé: tout ce qu’il ne
comprend pas dans les paroles des grands savants, il en
attribue la cause à la faiblesse de ses facultés intellectuelles.
S’il interroge, c’est en vue de tirer profit de la réponse, mais
c’est un sot qui ne saisit pas les vérités; il ne faut pas non plus
t’occuper de lui répondre, comme a dit Muhammad
aleihissalâm: “Nous, les prophètes, il nous a été ordonné de
parler aux gens selon leur intelligene”.
Le seul qui soit curable, c’est le vrai chercheur de la vérité:
[1] Coran, LIII, 30; XX, 17.
[2] C’est un miracle de Jésus ( خsâ aleihissalâm). Il ressuscitait les morts. Il
dit: “Je n’ai pas pu faire saisir la vérité aux personnes imbéciles”.
[3] l’auteur vise les détracteurs.
- 94 -
sage et compréhensif; il ne doit pas être l’esclave de la jalousie,
de la colère, des honneurs, des biens de ce monde et des
passions. Il doit rechercher la voie droite. Ses questions et ses
réponses ne doivent être suscitées ni par l’envie, ni par
l’entêtement ni par un amour excessif de la critique. Celui-là est
guérissable; tu peux donc te soucier de lui répondre; bien plus:
tu dois lui répondre.
2) Tu dois, en second lieu, éviter avec le plus grand soin
d’être un sermonneur et un missionnaire. Car cela présente
bien des inconvénients. A moins, toutefois, que tu ne joignes
l’exemple à la parole; puis tu inviteras les autres à t’imiter.
Médite la parole qui fut dite à Hadrat Î’sâ fils de Marie:
“Sermonne alors ton nafs d’abord; si elle en profite, sermonne
alors les autres. Sinon, aie honte devant ton Seigneur”. Mais si
tu te vois contraint d’entreprendre cette tâche, garde-toi de
deux défauts:
De l’affectation dans la parole, les expressions, les gestes,
les extravagances, les vers et les strophes. Allahu ta’âlâ
déteste les hommes affectés. L’affectation révèle en effet, le
désordre et l’insouciance intérieurs. Prêcher, c’est pousser
l’homme à se rappeler le feu de l’autre vie, sa négligence à
servir le Créateur, le temps passé à s’occuper de choses
inutiles; c’est l’inviter à penser aux obstacles qui peuvent
l’empêcher de croire en l’au-delà, à penser aussi à l’état dans
lequel il se trouvera entre les mains de l’ange de la mort, à se
demander s’il peut répondre aux questions de Munkar et de
Nakr[1], à s’occuper sérieusement de son état au jour de la
[1] Noms de deux anges qui examinent et punissent sérieusement les
morts dans leurs tombes. Les deux anges interrogent les morts avec
sévérité et grandeur par le commandement d’Allahu ta’âlâ. Cf. Encyc,
de l’Islam Alimleri. A comparer avec Gaude-Froy-Demombynes, Les
Institutions Musulmanes, page 64: “A peine s’est éteint le bruit des pas
de ceux qui l’ont enfermé dans la tombe, que le mort est visité par deux
anges terribles, Nakîr et Munkar, qui l’interrogent: “Quel est ton
Seigneur? Quelle est ta foi? Quel est ton prophète? S’il répond en
récitant la profession de foi musulmane, la “chahâda” qu’on a répétée
autour de lui avant sa mort et qui doit avoir été le thème de ses
dernières paroles, les anges le quittent doucement et ouvrent dans la
tombe une porte d’où il peut voir son siège dans le Paradis. S’il ne
répond pas ou s’il répond mal, les anges le frappent avec des massues
- 95 -
résurrection. Pourra-t-il passer sain et sauf le pont[2] qui sépare
ce monde de l’autre ou bien tombera-t-il dans le précipice?
toutes ces choses resteront gravées dans son coeur et le
tourmenteront. L’embrassement du Feu, les lamentations à la
pensée de ces malheurs, cela s’appelle l’avertissement.
Informer les gens et leur montrer ces choses, attirer leur
attention sur leur négligence et leurs excès, les inciter à penser
à leurs défauts afin que l’ardeur de ce Feu touche les membres
de l’assemblée et que ces malheurs les effrayent de telle sorte
qu’ils rattrapent, dans la mesure du possible, les jours passés
de leur vie et regrettent ceux qui ont été employés à autre
chose qu’à la soumission à Allahu ta’âlâ, ces idées que je viens
de résumer forment ce que l’on appelle un sermon. Si tu voyais
l’inondation atteindre une maison où se trouve ton semblable
avec toute sa famille, tu crierais: “Prenez garde! prenez garde!
fuyez devant le torrent!” Dans une pareille situation, tu
n’avertirais pas le propriétaire de la maison avec des manières,
des expressions affectées, des traits d’esprit et des allusions,
certes pas! Ainsi doit être le prédicateur: il doit éviter tout cela.
Le deuxième défaut, c’est de prétendre à soulever tes
auditeurs pour qu’ils expriment avec ostentation leur
enthousiasme devant tes dons et ton génie, par exemple en
déchirant leurs vêtements, afin qu’on se récrie: Quel
extraordinaire orateur! Tu ne pencherais alors que vers les
choses d’ici-bas, ce qui est un fruit de la futilité. Mais ton élan et
ton ardeur doivent prendre pour buts d’appeler les gens de ce
monde à l’autre, de la désobéissance à l’obéissance, de
l’attachement aux choses de ce monde à la vie ascétique, de
l’avarice à la générosité, du doute à la certitude, de l’oubli
négligent au sursaut de la conscience, de la vanité à la piété; et
de leur faire aimer l’au-delà et détester ce monde; de leur
apprendre la science de l’adoration et de l’ascétisme; et de ne
de fer et dans la tombe une porte s’ouvre qui lui montre sa place en
Enfer”.
[2] Sirât = voie (pont: Cf. Gaudefroy-Demombynes, Les Institutions
Musulmanes, page 66: “Le jugement (dernier) rendu, les hommes
passent tous sur le pont (sirât), plus fin qu’un cheveu et plus tranchant
qu’un sabre. Les bons le traversent avec la vitesse de l’éclair, les
réprouvés tombent dans l’Enfer”.
- 96 -
pas les faire présumer de la générosité d’Allahu ta’âlâ, ni de sa
miséricorde; car ce qui domine leur nature, c’est l’éloignement
de la voie de la religion, la recherche de ce qu’Allahu ta’âlâ
n’agrée pas et la pratique des mauvaises moeurs. Jette alors la
peur dans leurs coeurs, effraie-les, terrifie-les, qu’ils redoutent
le péril qui les attend, ils s’attacheront alors fermement à obéir
à Allahu ta’âlâ et à cesser de Lui désobéir. Telle est la voie à
suivre pour sermonner autrui et lui donner des conseils. Toute
autre manière de prêcher constitue un danger pour celui qui
parle comme pour celui qui écoute. Bien mieux, on l’a dit: un
mauvais prédicateur est un monstre de perfidie diabolique qui
écarte les gens de la voie droite pour les perdre. Ils doivent
donc le fuir, car Satan en personne n’altérait pas leur Foi autant
que lui. L’auditeur qui en aurait le pouvoir devrait le faire
descendre de la chaire et l’empêcher de poursuivre ses
ravages — conséquence naturelle du précepte qui commande
de faire le bien et interdit de pratiquer le mal.
3) Tu dois, en troisième lieu, éviter de fréquenter les princes
et les sultans. Tu dois même éviter de les rencontrer, car leur
rencontre et leur société, autant que leur fréquentation,
constitue un danger. Si, cependant, tu es obligé de les
fréquenter, évite de les complimenter, car Allahu ta’âlâ est
courroucé quand on loue les oppresseurs et les scélerats. Et
celui qui implorerait pour eux une longue vie, exprimerait ainsi
le désir qu’il soit désobéi à Allahu ta’âlâ sur la Terre.
4) Tu dois, quatrièmement en enfin, éviter d’accepter quoi
que ce soit des dons et des cadeaux des Sultans, quand bien
même tu serais sûr qu’ils ont été bien acquis. Car, accepter
leurs dons, c’est corrompre la religion, puisque c’est en venir à
les flatter, les respecter, à approuver leur injustice. Tout cela
corrompt la religion. Le moindre mal qui puisse en résulter c’est
qu’en acceptant leurs dons et en profitant de leurs richesses, tu
n’en arrives à aimer ces Sultans. Or, celui qui aime quelqu’un,
aime par le fait même à le vivre le plus longtemps possible et
demeurer en ses fonctions. — Prendre plaisir à voir persister
l’injustice, c’est vouloir que l’injustice opprime les créatures
d’Allahu ta’âlâ, c’est vouloir la ruine du monde. Quoi de plus
nuisible à la foi et à la fin de l’homme? Garde-toi bien d’être
fasciné par le démon ou trompé par des paroles comme celles-
97 -
ci: “Qu’il vaut mieux soutirer de l’argent de ces Sultants pour le
donner aux pauvres. Ils dépensent, eux, cet argent dans la
débauche et la désobéissance; tu le dépenseras, toi, pour les
faibles: tu agis donc mieux qu’eux”. Le maudit a coupé le cou à
beaucoup de gens par des tentations semblables et les dégâts
qu’il a causés sont profonds et immenses. J’en ai parlé dans la
Régénération des sciences, consulte cet ouvrage.
Voici maintenant les quatre autres conseils que tu dois
mettre en pratique:
1) Ta conduite avec Allahu ta’âlâ doit être telle que si ton
serviteur agissait de même avec toi, tu en serais content, n’y
trouverais nulle offense et nul sujet de colère; ce que, par
contre, tu ne permets pas à ton prétendu serviteur, Allahu
ta’âlâ, qui est ton vrai Maître, ne l’acceptera pas, non plus, de
ta part.
2) Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fit, car la foi de
l’homme n’est parfaite que lorsqu’il désire pour tout le monde
ce qu’il aime pour soi-même.
3) Soit que tu enseignes ou que tu étudies, il faut que ta
science améliore ton coeur et ton âme. Si tu apprenais qu’il ne
te reste à vivre qu’une semaine, tu ne t’occuperais alors ni de
jurisprudence, ni de controverse, ni de sources[1] ni de
théologie ou d’autres sciences semblables, parce que tu sais
qu’elles ne t’enrichissent pas. Mais tu t’occuperais de surveiller
ton coeur et d’étudier les dispositions d
Traduction française
PAR
TOUFIC SABBAGH
COMMISSION INTERNATIONALE
POUR LA TRADUCTION DES CHEFS-D’OEUVRE
BEYROUTH
1959
AU NOM D’ALLAH
CLEMENT ET
MISERICORDIEUX
Louange à Allah, le Très-Haut, Maître des Mondes; Fin
heureuse à ceux qui Le révèrent; Bénédiction et Paix sur son
Prophète Muhammad [Paix et bénédiction soient sur lui] ainsi que
sur toute sa Famille.
Sache, lecteur, qu’un ancien étudiant qui avait été au
service assidu du Cheikh, l’Imâm, Ornement de la religion,
Preuve de l’Islâm, Abû Hâmid Muhammad al-Gazâlî[1]; qui avait
étudié les sciences religieuses auprès de ce maître, réuni les
détails des sciences et poussé à la perfection les vertus de
l’âme, méditant un jour sur son état, eut l’idée suivante: “J’ai
étudié, dit-il, diverses sciences et j’ai passé la fleur de mon âge
à les apprendre et à les recueillir; maintenant, il me faut savoir
laquelle d’entre elles sera utile demain pour m’assister dans la
tombe; quant à celles qui me seront inutiles, je les
abandonnerai comme a dit le Messager d’Allah [Sallallahu
aleihi wasallâm]: “Mon Allah, protège-moi contre toute science
inutile”.
Cette idée l’obséda et le détermina à écrire à son excellence
le Cheikh, Preuve de l’Islâm, Muhammad al-Gazâlî; il lui
demanda conseil pour se diriger, lui posa certaines questions et
la supplia de lui écrire une prière à réciter à des heures
déterminées et il ajouta: “Les ouvrages du Cheikh, l’Imâm, tel
[1] “Rahmatullahi aleih” [Miséricorde d'Allah, le Très-Haut soit sur lui].
- 77 -
“Ihyâ-ul-Ulûm-id-dîn” [La Régéneration des sciences
religieuses][1] et autres renferment les réponses à mes
sollicitations; cependant, je souhaite vivement que le Cheikh
résume ce dont j’ai besoin, en quelques feuillets qui
m’accompagneront ma vie durant et dont j’observerai les
conseils tant que je serai en vie, si Allahu ta’âlâ le veut”.
Le Cheikh écrivit la lettre suivante en guise de réponse:
Sache, ô jeune homme qui m’aimes et que j’aime —
[1] On peut aussi traduire par: “la vivification des sciences religieuses”:
c’est le principal ouvrage d’al-Gazâlî parmi ceux qui s’adressent au
grand public. Cet important et célèbre ouvrage est l’expression la plus
claire et la plus adéquate de la crovance Ahl-i Sunna (sunnite) de
l’Islâm. Il est fondé sur la révélation (le Coran, Kur’ân-al karîm) la
Tradition et sur le sentiment même de la piété, non sur la théologie
dialectique; et il s’adresse à la généralité des croyants. Il est composé
avec un très grand art, partagé en quatre quarts contenant chacun 10
livres ou traités spéciaux.
Le premier quart a pour objet les pratiques religieuses essentielles:
la pureté légale, les ablutions rituelles, la prière, l’aumône, le jeûne, le
pèlerinage, la lecture ou la récitation du Coran, son explication, les
heures canoniques. Au début sont deux traités sur la science et sur las
fondements de la foi.
Le second quart a pour objet les bonnes moeurs: dans la nourriture,
la mariage, le commerce, les affaires, les voyages. Il contient aussi des
traités sur l’amitié et la fraternité, la retraite et la vie solitaire, le licite et
l’illicite, l’audition de la musique et des chants; il est terminé par des
exemples tirés de la vie du Hadrat le Prophète.
Les deux autres quarts, plus étendus que les deux précédents, sont
consacrés à la mystique et à sa morale: le troisième quart, la partie
négative de cette morale; le quatrième, la partie positive, ou: ce qui
perd et ce qui sauve. La partie négative roule sur la correction des
moeurs, le refrènement des appétits de la chair, les dangers de la
langue, et contient des traités contre la colère, la haine, l’envie,
l’avarice, l’amour de l’argent, contre l’orgueil, l’amour de la gloire et des
honneurs. Enfin les livres de la partie positive portent des titres qui sont
des noms d’états mystiques: le repentir, la patience et la
reconnaissance, la crainte et l’espérance, la pauvreté et l’ascétisme,
l’amour et le désir, la familiarité et la satisfaction avec Allah et
l’abandon à Allah. Les derniers livres sont sur la mort, la résurrection et
les états de l’au-delà.
Al-Gazâlî renvoie bien souvent dans la Lettre au Disciple [“Ayyuhal
Walad”] la Régénération. C’est pourquoi nous en avons donné cette
courte analyse.
- 78 -
qu’Allahu ta’âlâ prolonge ta vie par la soumission que tu Lui
témoignes et qu’IL te conduise dans la voie de ses bien-aimés
—que les préceptes les meilleurs le tirent de la mission même
du Prophète. Si déjà tu en as tiré une leçon, quel intérêt
prendras-tu à la mienne? Mais si, au contraire, tu n’en as rien
tiré, qu’as - tu donc appris, dis-le moi, durant tant d’années?
Mon fils! Parmi les conseils donnés par le Prophète d’Allah à
ses Compagnons (Ashâb-ı kirâm), on trouve cette sentence:
“Lorsqu’un homme a l’esprit préoccupé de soucis sans
importance pour lui, c’est le signe que le Très Haut abandonne
son serviteur. Celui qui perd une heure de son existence en
des recherches pour lequelles il n’a pas été créé mérite
qu’Allahu ta’âlâ prolonge ses regrets au jour de la Résurrection.
Celui qui dépasse la quarantaine sans que ses bonnes actions
ne l’emportent sur les mauvaises, celui-là doit attendre le feu de
l’Enfer. A bon entendeur salut!”
Mon fils! le conseil est aisé à donner mais difficile à suivre: il
est amer au goût de ceux qui suivent leurs caprices; car les
choses défendues sont douces à leur coeur. Je vise, en
particulier, ceux d’entre eux qui aspirent à l’étude de la science
formelle et se soucient des mérites de l’âme et des voies de ce
monde. Ils croient que leur salut dépendra de leur science
abstraite, et qu’ils peuvent se passer d’agir. C’est là l’opinion
des philosophes. Gloire à Allahu ta’âlâ: ces esprits abusés
ignorent que, s’ils n’appliquent pas leur science, elle sera sans
aucun doute invoquée contre eux, comme l’a dit le Prophète
aleihissalâm: “Le pire supplice, au jour de la résurrection, sera
celui du savant à qui Allahu ta’âlâ n’aura pas permis de profiter
de sa science”.
On raconte que Gunayd[1], après sa mort, apparut en songe
à quelqu’un. On lui dit: “Quelle nouvelle, ô Abû al-Qâsim?” Il
répondit: “Les belles phrases ont été vaines et les formules
mystérieuses se sont avérées stériles; rien ne nous a été utile
que les quelques prières rituelles accomplies au sein même de
la nuit”.
[1] Abû al-Qâsim, le surnom de Junayd al-Baghdâdî, savant et Walî (Saint),
décédé en 910.
- 79 -
Mon fils! Ne sois pas avare d’actes vertueux ni d’états
mystiques, et sois sûr que la science théorique n’apporte
aucune aide. En voici un exemple: Qu’un homme au désert
porte dix sabres hindous et d’autres armes encore, qu’il soit
brave et combatif, qu’un lion redoutable vienne à l’attaquer,
crois-tu que ces armes écarteraient le danger s’il ne s’en sert
pour frapper le lion? Et, bien sûr, elles ne repousseront pas le
danger si l’homme ne les saisit et ne les brandit pour frapper.
Ainsi l’intellectuel qui lit cent mille problèmes scientifiques et les
apprend par coeur, sans les mettre en pratique! Il n’en tire de
profit que par l’exercice. Autre exemple: Le malade atteint de
fièvre et de jaunisse; son traitement doit se faire par l’oxymel[1]
et par l’infusion d’orge. La guérison ne s’obtient qu’en
employant ces deux médicaments.
En effet:
“Tu as mille remèdes: c’est en vain...
N’est utile que celui qui en prend enfin!” (4bis)
Etudierais-tu, pendant cent ans, dans mille livres, que seuls
tes actes te disposeraient à la miséricorde divine. Car Lui le
Très Grand a dit: “Qu’on ne comptera à l’homme que ses
propres actes”[2]. “Celui qui espère se rencontrer avec son
Seigneur, qu’il fasse oeuvre pie”[3] “En punition de leurs
actes”[4]. “Les Croyants qui pratiquent le bien auront le paradis
pour séjour. Séjour éternel qu’ils ne voudront échanger contre
aucun autre”[5]. “D’autres générations les suivirent. Elles
délaissèrent la prière pour s’abandonner à leurs penchants. Un
triste destin leur est réservé. Exception sera faite pour ceux qui
se repentiront, croiront et pratiqueront les bonnes oeuvres.
Pour ceux-là, ils entreront en paradis et ne seront frustrés
[1] Sikanjabine: mot persan d’un remède désignant un breuvage composé
d’eau, de miel ou de sucre et de vinaigre.
(4 bis) Vers en persan dans le texte.
[2] Coran, LIII, 40.
[3] Coran, XVIII, 110.
[4] Coran, IX, 83, 96
[5] Coran, XVIII, 107.
- 80 -
d’aucun de leurs mérites”[6]
Que dis-tu de cette tradition:[1] L’Islâm est bâti sur cinq
fondements:
Attester qu’il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah et que
Muhammad aleihissalâm est le prophète d’Allah, prier, faire
l’aumône, jeûner le mois de Ramadân, accomplir le pèlerinage
à la Mecque pour ceux qui en ont la possibilité.
La Foi, c’est en même temps le verbe, la sincérité et les
oeuvres. Les preuves de l’importance des oeuvres sont
innombrables. L’homme atteint, sans doute, le paradis par la
grâce et la générosité d’Allahu ta’âlâ, mais il l’atteint aussi
après s’être préparé par son obéissance et son adoration, car
“la miséricorde d’Allah est proche de ceux qui font le bien”[2]. Si
l’on dit: “L’homme arrive aussi au paradis par la foi seule”, nous
répondons: “Oui, mais quand? et que de difficiles obstacles
doit-il surmonter avant d’arriver au but! Le premier de ces
obstacles est celui de la foi elle-même; arrivera-t-il au paradis
avec cette foi? ne lui sera-t-elle pas ravie avant qu’il n’y entre?
Et s’il est conduit au paradis, il sera un élu déçu et pauvre”. Al-
Hasan al-Basrî[3] dit: “Allahu ta’âlâ dit à ses serviteurs au jour
de la résurrection: ô mes serviteurs, entrez au paradis par la
grâce de ma miséricorde et partagez-en les degrés entre vous,
selon vos actions”.
Mon fils, tant que tu ne pratiqueras pas le bien, tu ne
trouveras pas de récompense. On raconte qu’un Israélite adora
Allahu ta’âlâ durant soixante-dix ans. Allahu ta’âlâ voulut faire
connaître ce cas aux anges. Il lui en envoya un pour lui dire
[6] Coran, XIX, 60-61.
[1] Hadîth = Tradition. Ce mot signifie d’abord une communication ou un
récit en général, de nature profane ou religieuse, puis en particulier
“une information relative aux actes ou aux paroles du Hadrat le
Prophète Muhammad aleihissalâm”. C’est dans ce dernier sens qu’il
est employé dans ce texte. Cf. Encyc. de l’Islâm II, 201.
[2] Coran, VII, 54.
[3] Walî (Saint) et théologien célèbre du premier siècle de l’hégire (642-
728). Cf. Encycl. de l’Islâm, II, 290. On appelle ce grand savant
Islamique Tabi’în parce qu’il vecut à l’époque des Compagnons
(Ashâb- kiram) de Muhammad aleihissalâm.
- 81 -
qu’il ne méritait pas le paradis malgré cette longue adoration.
Le message transmis, l’adorateur répondit: “Nous avons été
créés pour l’adoration; il nous faut adorer”. L’ange, de retour,
dit: “Mon Allah tu connais mieux que moi sa réponse”. Et Allahu
ta’âlâ alors: “S’il ne cesse pas de Nous adorer, Nous ne
cesserons non plus de le combler de Nos grâces. Je lui ai déjà
pardonné ses fautes, vous en êtes témoins, ô mes anges!”
Le Prophète d’Allah dit: “Demandez-vous des comptes à
vous-mêmes avant qu’on ne vous en demande et pesez vos
actions avant qu’on ne vous les pèse”. ‘Alî[1] dit: “Celui qui croit
toucher au but sans effort est un homme de désir; et celui qui
ne compte que sur l’effort fait acte de présomption”.
Al-Hasan al-Basrî dit: “Aspirer au paradis sans accomplir de
bonnes actions est un grand péché”. Il dit aussi: “Le signe
distinctif de la vérité, c’est d’oublier la récompense promise aux
bonnes actions, sans en abandonner la pratique”. Hadrat
Muhammad (aleihissalâm) dit: “L’homme intelligent se juge
sévèrement et travaille pour l’autre vie; le sot suit les caprices
de sa fantaisie et compte sur Allahu ta’âlâ pour réaliser ses
espoirs!”
Mon fils! Que de nuits tu as passées en études, te privant de
sommeil; je ne sais quel était ton but. Si c’était pour ce bas
monde, pour ses biens, pour ses dignités et pour t’en vanter
devant tes égaux et tes semblables, alors malheur à toi, oui
malheur à toi! Si, par contre, ton intention était de vivifier la loi
du Hadrat Prophète, de former ton caractère, de soumettre ton
âme portée au mal, tu es alors bienheureux, oui, tu es
bienheureux. Il a dit vrai celui qui a écrit:
“Les yeux veillent en vain toute autre que Ta Face;
En vain coulent les pleurs pour un autre que Toi”.
Choisis, mon fils, la durée de ta vie: tu mourras; l’objet de
ton amour: tu le perdras; d’agir comme il te plaît; Allah te
rétribuera.
[1] ‘Alî, fils d’Abû Tâlib, cousin et gendre du Hadrat le Prophète Muhammad
alehissalâm, IVème Calife ahl-i Sunna (décédé en 61 = 40 de l’hégire).
Il était âgé de 63 ans.
- 82 -
Mon fils! A quoi bon tant d’études, théologie, logique,
médecine, rhétorique, poésie, astronomie, prosodie, syntaxe,
morphologie, si c’est du temps perd en désaccord avec Allah?
J’ai trouvé ceci dans l’Evangile de Hadrat Î’sâ[1]: “Entre
l’instant où la mort est mis dans le cercueil et celui où on la
dépose sur le bord de la tombe, Allah, par sa Grandeur, lui
pose quarante questions dont la première est celle-ci: “Tu t’es
montré, ô mon serviteur, très pur aux yeux des créatures durant
bien des années. Mais cette pureté, tu ne me l’as pas montrée,
non, pas même une heure”; et, pourtant, chaque jour Allah
regarde dans ton coeur et dit: “Que de soucis tu te donnes pour
les autres quand tu es comblé de mes bienfaits! Mais toi, tu es
sourd et tu n’entend pas”!
Mon fils! Connaissance sans pratique est folie! Pratique
sans connaissance, inutilité. Sache que si la science ne
t’éloigne pas aujourd’hui des choses défendues et ne t’invite
pas à la soumission, elle ne te gardera pas davantage demain
du feu de l’Enfer. Ne mets pas en pratique tes connaissances
aujourd’hui et tu diras demain au jour de la Résurrection, si tu
n’es pas parvenu à rattraper les jours passés: “Laisse-nous
retourner sur terre. Nous y ferons le bien”[2]. On te dira:
“Imbécile, mais tu en viens!”
Mon fils! affermis ton esprit, déroute ton âme et mortifie ton
corps, car la tombe est la demeure et le peuple des cimetières
t’attend. Garde-toi bien d’arriver chez eux sans viatique. Abû
Bakr as-Siddîq[3] dit: “Les corps sont une cage ou une étable:
Demande-toi ce qu’est le tien. Si tu es du nombre des oiseaux
célestes, quand tu entendras battre le tambour qui te rappellera
à ton Seigneur, tu t’envoleras à tire d’ailes jusqu’au plus haut
degré du Paradis; comme le Prophète a dit: “Le trône du
Clément a tremblé à la mort de Sa ‘d bin Mu’az[4]”. Par contre,
malheur à toi, si tu es du nombre des bestiaux, suivant la parole
[1] En réalité ce sont des paroles de l’Evangile original.
[2] Coran, XXXII, 12.
[3] Premier Calife de Muhammad aleihissalâm (décédé en 634 = 13 de
l’hégire). il était agé de 63 ans.
[4] Il mourut par suite des blessuers reçues à la bataille du Fossé de
Médine, l’an 5 de l’hégire.
- 83 -
du Tout-Puissant: “Ceux-là sont comme des bêtes. Que dis-je,
ils sont plus égarés encore”[5].
Ne crois donc pas être en sûreté lors de ton passage du
fond de la maison terrestre au fond de l’abîme du Feu. — On
raconte qu’Al-Hasan al-Basrî a demandé un jour un verre d’eau
fraîche; lorsqu’il eut saisi le verre, il perdit connaissance et le
verre tomba. Ranimé, on lui dit: “Qu’as-tu ô Abû Sa’îd?” Il
répondit: “Je me suis rappelé le désir des habitants de l’Enfer
lorsqu’ils crient à ceux du Paradis: “Répandez sur nous un peu
d’eau, ou un peu de vos joies célestes!”[1]
Mon fils! s’il te suffisait d’avoir la science abstraite, sans les
oeuvres, la voix divine irait crier en vain: “Y a-t-il quelqu’un qui
appelle, qui implore, qui se repent?” On raconte qu’un groupe
de Compagnons du Raçoûlullah cita le nom d’Abdallah Bin
‘Omar[2] devant Hadrat le Prophète, qui dit? “Ce serait un
excellent homme s’il priait la nuit”. Il dit aussi à l’un de ses
Compagnons: “Ami, ne dors pas trop la nuit, car celui qui dort
trop la nuit se retrouve démuni le jour de la Résurrection!”
Mon fils! “Récite le Coran, la nuit. C’est là une oeuvre pie”[3]:
c’est une injonction. — “A l’aurore, ils étaient déjà en prière, ils
demandaient pardon”[4]: c’est une action de grâces. - “Et ceux
qui implorent le pardon d’Allahu ta’âlâ au lever de l’aurore”[5]:
c’est une invocation. Raçoûlullah a dit: “Allahu ta’âlâ aime trois
voix: celle du coq, celle qui récite le Coran et celle qui implore
le pardon du Créateur à l’aurore”. Sufyân at-Tawrî[6] a dit:
“Allahu ta’âlâ fait souffler à l’aube un vent que chargent les
appels et les demandes adressées à Allahu ta’âlâ”. Il a dit
aussi: “A la tombée de la nuit, un héraut crie au pied du Trône
[5] Coran, VII, 178. Cf. aussi Coran, XXV, 46.
[1] Coran, VII, 48.
[2] Fils åîné du deuxième Calife ‘Omar Bin Hattab (Rad allahu anh). Il fut en
particulier l’un d’Ashâb- kirâm les plus considérés de Muhammad
aleihisalâm (décédé en 693 = 73 de l’hégire). Il était agé de 89 ans
[3] Coran, XVII, 81.
[4] Coran, LI, 18.
[5] Coran, III, 15.
[6] Célèbre savant en religion, mujtahid et walî (Saint Islamique) du 2ème
siècle de l’hégire.
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divin: Debout, âbid d’Allah! Ils se lèvent et rendent grâces; puis
un autre héraut appelle au milieu de la nuit: Ames pieuses,
éveillez-vous! Ils se lèvent et prient jusqu’au point du jour. A
l’aube un héraut appelle de nouveau: Vous qui avez à implorer
pardon, debout! Ils se lèvent et implorent le pardon d’Allah. Au
lever du soleil, un dernier héraut appelle: Hommes légers,
debout! Ils se lèvent de leurs lits, tels les morts ressuscités de
leurs tombes”.
Mon fils! On raconte que le sage Luqmân[1] parmi les
conseils qu’il donna à son fils, place ces paroles: “Mon fils! que
le coq ne soit pas plus vigilant que toi lorsqu’il appelle Allah à
l’aurore; alors que toi, tu dors”. Et voici ces vers:
“Une colombe a gémi, dans la nuit, sur une branche:
Je dormais... Mon Allah, mon Allah! Mon amour est un
menteur:
Sur un véritable amour, elle n’eût pas pris d’avance...
Je suis l’amant aux yeux secs, mais elle verse des pleurs!”
Mon fils, savoir ce que c’est qu’obéir et adorer, voilà la
quintessence de la science. Elle exige, sache-le bien, que tu
suives le Législateur dans ses ordres comme dans ses
défenses, qu’ils s’agisse de paroles ou d’actions. En d’autres
termes, tout ce que tu dis, fait et abandonnes, doit être inspiré
par l’observance de la Loi. Si, par exemple, tu choisis pour
jeûner le jour de la Fête du Sacrifice ou les jours consacrés à
sécher au soleil la chair des victimes[2], tu enfreindras la règle.
Ou encore, si tu exécutes la prière, vêtu d’une robe arrachée
par force à autrui, tu pècheras, bien que ton acte ait les
apparences d’une adoration.
[1] Il est un Prophète ou walî (Saint) vécu au temps de Prophète Hadrat
David (Dâvûd aleihissalâm); il habitait au Sud-Est de l’Arabie. Ses
paroles gnomiques et ses conseils importants sont très connus. Cf.
Encyc. Islâm.
[2] Il s’agit des trois jours qui suivent immédiatement la Fête musulmane de
Sacrifice. En effet, la viande des bêtes sacrifiées est desséchée pour
être gardée et consommée plus tard. — On partage la viande des
bêtes sacrificiées en trois parties; on en donne une partie aux pauvres
et aussi une partie aux voisins et une partie chez-soi.
- 85 -
Mon fils! Il te faut donc conformer tes paroles et les actes à
la Loi (religion, sharia); car connaître et agir en dehors des
règles qu’elle prescrit sont des erreurs. Ne te laisse pas
davantage égarer par les excès extravagants du mysticisme:
pour suivre cette voie, il faut effort et lutte, il faut suspendre les
désirs de nafs, anéantir ses caprices par le glaive de l’exercice
et non par de folles et vaines chimères. Sache que la langue
débridée et le coeur comblé de désirs futiles sont des signes
funestes. Si tu n’humilies pas ton nafs par une lutte sincère
contre ses désirs et ses caprices, tu n’illumineras pas ton coeur
par la connaissance. Sache aussi qu’il est impossible de
répondre par écrit ni verbalement à certaines des questions
que tu m’as adressées. Si tu parviens à cet état, tu en
connaîtras la nature; sinon, le connaître est impossible parce
qu’il appartient au domaine de goût: tout ce qui relève de ce
domaine, il est impossible de le décrire par des paroles, comme
l’on ne connaît la douceur de ce qui est doux et l’amertume de
ce qui est amer que par le goût. Ainsi, on raconte qu’un
impuissant écrivit à un ami lui demandant de lui expliquer le
plaisir sexuel. Il reçut la réponse suivante: “O un tel, je te
croyais impuissant seulement, or je constate maintenant que tu
es, à la fois, impuissant et sot; car ce plaisir est du domaine du
goût: y arrives-tu? tu en connais la nature, sinon sa description
est impossible en paroles ou par écrit”.
Mon fils! Quelques unes de tes questions ressemblent à
cette dernière. Quant à celles auxquelles on peut répondre, je
les ai mentionnées dans ma Régénération des sciences
religieuses et dans d’autres de mes livres. J’en cite ici une
partie tout en y renvoyant. Je dis: “L’homme qui suit la voie de
la vérité a quatre obligations à observer:
C’est d’abord une foi très vive, sans trace d’hérésie.
C’est ensuite un repentir sincère après lequel tu ne
reviennes plus au péché.
En outre, c’est un effort pour contenter tes rivaux afin que
personne ne puisse te réclamer une réparation quelconque.
Enfin, c’est l’étude des sciences religieuses conformément
aux ordres d’Allah; puis, celle des autres sciences qui aident au
salut de l’âme.
- 86 -
On raconte qu’aş-Şiblî[1] dit: “J’ai suivi quatre cents maîtres
et j’ai lu quatre milles hadiths. Puis j’en ai choisi une seule que
j’ai mis en pratique à l’exclusion de toute autre, parce que je l’ai
médité, et j’y ai trouvé ma délivrance et mon salut. J’y ai trouvé
aussi la science entière des Anciens et des Modernes. Je m’en
suis contenté. Voici cet hadîth: “Raçoûlullah dit un jour à l’un de
ses Compagnons: “travaille pour la vie d’ici-bas dans la mesure
où tu résideras sur la terre; travaille pour la vie future dans la
mesure où tu dois y demeurer; travaille pour son Seigneur
autant que tu as besoin de Lui et travaille pour le feu de l’Enfer
autant que tu pourrais en supporter l’ardeur”.
Mon fils! Si tu connais cet hadith, tu n’auras pas besoin de
beaucoup de science. Médite aussi cette autre histoire: Hâtim
al-Aşamm[1] était du nombre des amis de Şaqîq al-Balhî[2]. Un
jour celui-ci lui demanda: “Tu me suis depuis trente années
déjà; quels avantages en as-tu retirés?” Hâtim répondit: “J’en ai
retiré huit qui me suffisent, parce que j’espère obtenir par là ma
délivrance et mon salut”. Saqîq demanda alors quels étaient
ces avantages? Hâtim répondit:
1) J’ai observé les créatures et j’ai vu que chacune d’elles
avait un être qu’elle aimait et chérissait. Il est de ces êtres
aimés qui accompagnent la personne qui les aime jusqu’à la
maladie grave; d’autres qui l’accompagnent jusqu’au bord du
tombeau puis se retirent en la laissant toute seule; mais aucun
n’entre avec elle dans la tombe. Cela m’a donné à réfléchir et je
me suis dit: “le meilleur ami de l’homme serait celui qui le
servirait jusque dans la tombe pour lui tenir compagnie”. Un tel
ami, seules les bonnes oeuvres m’en ont tenu lieu. Je les ai
alors aimées afin qu’elles me soient un flambeau dans ma
tombe, qu’elles m’y tiennent compagnie et ne m’y laissent pas
seul.
2) J’ai constaté, en second lieu, que les gens suivent leurs
[1] Jurisconsulte (savant de f qh) célèbre. Il naquit en 861, et mourut en 945.
Il eut ausi un penchant pour le tasawwuf (soufisme). Il était un grand
walî (Saint).
[1] Grand awliya, soufiste, né à Balh, où il mourut en 852. On dit qu’il feignit
d’être sourd; d’où son sobriquet.
[2] Maître de Hatim al-A amm décédé en 790.
- 87 -
caprices et se hâtent de satisfaire aux désirs de leurs nafs. J’ai
alors médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “En revanche, ceux qui
auront respecté leur Seigneur et vaincu leurs passions, auront
le paradis pour séjour”[1]. J’ai été sûr alors que le Coran est la
pure vérité. Je me suis mis à combattre les tendances de mon
nafs et me suis apprêté à leur faire la guerre et à barrer la route
à ses caprices jusqu’à ce qu’elle devienne docile et s’habitue à
se soumettre à Allah.
3) J’ai vu tous les êtres humains courir après les biens du
monde, les tenir et les garder âprement; j’ai alors médité la
parole d’Allahu ta’âlâ: “Vos biens sont périssables, les biens
d’Allah sont éternels”[2]. Ce que je possédais, je l’ai alors
dépensé pour l’amour d’Allahu ta’âlâ et l’ai distribué aux
pauvres afin qu’il me soit un trésor auprès d’Allahu ta’âlâ.
4) J’ai vu certaines personnes croire que l’honneur et la
puissance résidaient dans le nombre des clientèles et des
partisans; je les ai vues s’en vanter. D’autres prétendaient qu’ils
résidaient plutôt dans les biens et le grand nombre des enfants;
elles en étaient fières. D’autres ont cru que la puissance et
l’honneur consistaient à enlever de force les biens de leurs
semblables, à les traiter injustement et à verser leur sang. Un
groupe, enfin, a cru que cette puissance résidait dans la
dépense des biens, dans leur dissipation et dans la prodigalité
avec laquelle on en usait; j’ai alors médité la parole d’Allahu
ta’âlâ: “Le plus méritant auprès d’Allahu ta’âlâ est celui qui le
craint le plus”[3]. J’ai donc opté pour cette crainte d’Allahu ta’âlâ
et j’ai fermement cru que le Coran est la pure vérité et que les
conjectures de ce groupe et ses considérations sont vaines et
éphémères.
5) J’ai vu les gens se dénigrer ou se calomnier; j’en ai trouvé
la cause dans la jalousie suscitée par les biens, le prestige et la
science. J’ai donc médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “C’est nous
qui leur avons réparti la nourriture en ce monde”[4]. J’ai alors
[1] Coran, LXXIX, 40-41.
[2] Coran, XVI, 98.
[3] Coran, XLIX, 13.
[4] Coran, XLIII, 31.
- 88 -
appris que la distribution, à l’origine, a été faite par Allahu
ta’âlâ; je n’ai plus jalousé personne et je me suis contenté de la
répartition des biens telle qu’elle avait été faite par Allahu ta’âlâ.
6) J’ai vu les gens se déclarer ennemis pour toute sorte de
fins et de motifs; j’ai alors médité la parole d’Allahu ta’âlâ:
“Satan est votre ennemi. Considére-comme tel”[1]. J’ai donc
appris qu’il n’était pas permis d’avoir d’autre ennemi que Satan.
7) J’ai vu tous les hommes travailler avec tant d’ardeur et
prodiguer tant d’efforts en vue d’obtenir leur nourriture et leur
subsistance qu’ils devenaient souvent l’objet de soupçons et
d’accusations, qu’ils se dégradaient et se déshonoraient. J’ai
donc médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “Il n’est point d’être vivant
sur terre qui ne s’en remette à Allahu ta’âlâ de le nourrir”[2]. J’ai
alors compris que ma subsistance dépend d’Allahu ta’âlâ et
qu’IL me la garantit. Je me suis mis à l’adorer et j’ai cessé de
convoiter autre chose.
8) J’ai vu tous les êtres humains se fier à la créature; à
l’argent, aux biens et à la propriété, au métier et à l’industrie,
enfin à un autre être humain. J’ai alors médité la parole d’Allahu
ta’âlâ: “Allah suffit à qui s’y fie. Il réalise toujours ses desseins.
Il les réalise à son heure”[3]. J’ai donc pleine confiance en
Allahu ta’âlâ qui me suffit et qui est le meilleur des protecteurs.
Saqîq dit: “Qu’Allah t’assiste, ô Hâtim, j’ai examiné la Thora,
les Psaumes, l’Evangile et le Furkan[4] et j’ai constaté que les
quatre livres ont pour objet ces huit avantages. Celui donc qui
les met en pratique mettra en pratique, par le fait même, les
préceptes de ces quatre livres”.
Mon fils! Tu as appris par ces deux récits que tu n’as pas
besoin de pousser trop loin ta science; et maintenant voici ce
que doit faire celui qui suit la voie de la vérité.
Sache qu’à celui qui suit la voie d’Allahu ta’âlâ, il faut un
maître pour guide et éducateur, qui, par sa bonne éducation,
[1] Coran, XXXV, 6.
[2] Coran, XI, 8.
[3] coran, LXV, 3.
[4] Autre nom du Coran; il distingue le vrai du faux.
- 89 -
corrigera les mauvais penchants et leur substituera de bonnes
habitudes. L’éducation ressemble, en effet, au travail du
laboureur qui déracine les épines, sarcle le blé afin qu’il pousse
mieux et donne une abondante moisson. Tout homme donc qui
désire suivre la vraie voie ne peut se passer d’un maître pour
l’éduquer et le guider dans la voie d’Allahu ta’âlâ. Allahu ta’âlâ
a, en effet, envoyé un Apôtre pour guider les créatures Vers
Lui. Cet Apôtre laisse après sa mort des successeurs pour
servir de guides dans la voie d’Allah. Le Maître capable de
remplacer le Prophète doit être savant. Cela ne veut pas dire
que tout savant peut être un successeur du Prophète! Je vais
d’ailleurs t’indiquer les principaux signes distinctifs qui le
caractérisent, afin que tout savant ne prétende pas à la qualité
de guide. Je pense qu’il y faut un homme qui s’éloigne du
monde et de ses honneurs; il doit aussi avoir fréquenté
assidûment un homme perspicace qui, par d’autres
intermédiaires, remonte au Seigneur des prophètes. Il doit,
également, pouvoir s’habituer à manger peu, à dormir peu et à
parler peu. Il doit, en outre, prier beaucoup, jeûner de même et
faire fréquemment l’aumône. Il doit aussi, grâce à la
fréquentation de son propre Maître perspicace, marcher dans la
voie des vertus morales comme la patience, la prière, la
reconnaissance, la certitude, la quiétude, la longanimité,
l’humilité, la science, la sincérité, la pudeur, la fidélité à ses
promesses, le sérieux, le calme, la réflexion et autres vertus
semblables. Il est donc une des lumières qui peuvent être
prises pour modèle, lumière du Prophète; mais on le rencontre
rarement, bien plus rarement qu’on ne rencontre le soufre
rouge! Et celui qui a le bonheur de trouver un tel Maître et
d’être agréé par lui, doit le respecter extérieurement et
intérieurement. Le respect extérieur doit se manifester par la
soumission complète au Maître; le disciple ne doit pas non plus
protester à propos de telle ou telle question, même lorsqu’il
connaît l’erreur du Maître. Il ne doit pas non plus étendre son
tapis de prière devant lui en dehors des heures de prière. La
prière terminée, le disciple enlèvera le tapis et ne multipliera
pas les prières surérogatoires devant lui; et il exécutera les
ordres du Maître selon ses forces et sa capacité. — Quant au
respect intérieur, voici en quoi il consiste: tout ce que le disciple
aura entendu et accepté extérieurement de la part du Maître, il
- 90 -
ne doit pas le nier intérieurement; autrement il serait taxé
d’hypocrisie; s’il n’arrive pas à cette sincérité totale, il quittera la
présence de ce Maître jusqu’à ce que l’adhésion interne soit en
harmonie avec l’adhésion externe. Il devra aussi se prémunir
contre les mauvaises fréquentations afin que le pouvoir des
démons et des hommes pervers n’ait point de prise sur son
coeur: il sera alors exempt de souillure satanique. Dans tous
les cas, il optera pour la pauvreté, non pour la richesse.
Sache de plus que le mysticisme requiert deux qualités: la
droiture avec Allahu ta’âlâ et la longanimité avec les hommes.
Celui qui est droit avec Allahu ta’âlâ, et qui se conduit bien
avec les gens, les traitant avec patience, est un mystique. La
droiture avec Allahu ta’âlâ consiste à sacrifier les désirs de son
nafs aux ordres d’Allah. — Se bien conduire avec les autres
c’est ne pas les obliger à suivre tes désirs, mais c’est t’obliger
toi-même à suivre leur volonté, à condition qu’ils ne dérogent
pas aux lois de la religion.
Tu m’as interrogé aussi sur la soumission à Allahu
ta’âlâ.Elle repose sur trois principes:
1) Observer les préceptes de la religion (les
commandements et les interdits de l’Islâm)
2) Accepter sans protester la destinée telle qu’Allah l’a
voulue.
3) Chercher à satisfaire le vouloir divin plutôt que sa volonté
propre.
Tu m’as interrogé sur la confiance en Allahu ta’âlâ:
Allahu ta’âlâ veut que tu renforces ta Foi en ses promesses,
c’est-à-dire que tu croies d’une part que ce qui a été écrit à ton
sujet s’accomplira sans aucun doute, quand bien même
l’Univers conjuguerait ses efforts pour te l’éviter; d’autre part,
que ce qui n’a pas été écrit pour toi, ne t’arrivera pas, quand
bien même tout le monde t’aiderait.
Tu m’as interrogé sur la sincérité; elle veut que toutes tes
actions soient pour Allah. Que ton coeur donc ne se réjouisse
pas de louanges que les gens t’adresseront; ne te soucie pas
non plus de leur blâme.
- 91 -
Sache que l’hypocrisie naît de la flatterie adressée aux
autres. Tu la guériras en considérant qu’ils sont dominés,
comme des objets, incapables de procurer du repos ou de
causer de la fatigue: tu peux donc éviter l’hypocrisie à leur
égard. Tandis que si tu leur attribues un pouvoir et une volonté
propres, tu seras fatalement poussé à l’hypocrisie!
Mon fils! Quelques unes seulement des réponses à tes
autres questions se trouvent formulées dans mes ouvrages,
consulte-les à leur sujet. Quant aux autres, elles ne sauraient
être écrites. Mets en pratique ce que tu sais, pour que l’on te
soit révélé ce que tu ignores.
Mon fils! Ne me propose donc désormais les problèmes qui
t’embrassent que par la voie intérieure. Et rappelle-toi la parole
d’Allahu ta’âlâ: “Il vaudrait mieux pour eux attendre...”[1].
Accepte le conseil de Hızır aleihissalâm[2]: “Ne me demande
jamais aucune explication avant que je ne t’informe moimême”[
3]. Ne sois pas pressé. Tout arrive et te sera dévoilé en
son temps. As-tu médité la parole d’Allahu ta’âlâ: “Un jour
viendra où Je vous produirai mes miracles. Ne vous montrez
pas impatients”[4]. Ne m’interroge donc pas avant l’heure et sois
sûr et certain que tu n’arriveras qu’à force de marcher... “N’ontils
jamais parcouru le monde? ils auraient connu la fin
malheureuse de leurs devanciers”[5].
Mon fils! Je t’assure que si tu marches dans la voie de
soufisme, tu verras des merveilles à chaque étape. Sacrifie ton
âme, car l’essence est dans le sacrifice, comme l’a dit Dû n-
Nûn al-Misrî[6] à l’un de ses disciples: “Si tu peux donner ta vie,
viens à moi; sinon ne t’occupes pas des futilités du Soufisme”.
[1] Coran, XLIX, 5.
[2] Il a vécu après Hadrat Ibrahîm. Il est un Prophète ou Walî (Saint). Il a
voyagé avec Moûçâ aleihissalâm. Son âme paraissait en forme
d’homme pour aider les pauvres.
[3] Coran, XVIII, 69.
[4] Coran, XXI, 38.
[5] Coran, XXX, 8; XXXV,43; XL, 22.
[6] Originaire de Nubie, (la région au sud de l’Egypte, à la frontière de
l’Ethiopie), mourut à Baghdad en 860; Il est le grand soufiste, comme
le premier, qui a systématisé la connaissance de tasawwuf en Egypte.
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Mon fils! je vais te donner huit conseils; reçois-les pour que
ta science ne soit pas ton ennemie au jour de la Résurrection;
quatre concernant ce que tu dois pratiquer et quatre, ce que tu
dois éviter.
Voici d’abord ce que tu dois éviter:
1) Te garder absolument de discuter avec autrui, car la
discussion cause bien des dommages et recèle plus de mal
que de bien. Elle est, en effet, la source de tous les vices
comme l’hypocrisie, la jalousie, la fierté, la rancune, l’inimitié,
l’orgueil et les autres. Certes tu peux discuter sur une question
avec une personne ou un groupe da personnes mais à
condution que tu veuilles leur montrer la vérité. Et ce vouloir
doit s’accompagner de deux signes:
N’établir aucune différence entre la vérité découverte par toi
et celle qui serait découverte par un autre.
Préférer discuter dans un lieu retiré plutôt que devant une
grande assemblée.
Ecoute, je vais te donner une règle:
Sache que poser des questions au sujet de certaines
difficultés, c’est exposer une maladie de coeur au médecin; la
réponse, c’est l’effort que le médecin prodigue pour la guérir.
Sache aussi que les ignorants sont des cardiaques et les
savants, leurs médecins. Le savant incomplet ne réussit pas le
traitement. Le savant vraiment savant ne traite pas tout malade,
mais seulement celui qu’il estime apte à recevoir le traitement
et le salut. Si le mal est chronique ou incurable, l’art du médecin
est de dire: celui-là est inguérissable. Il ne s’occupera donc pas
de la soigner, car il perdrait son temps.
Sache qu’il y a, sous le nom d’ignorants, quatre espèces de
malades: l’un est curable, les autres non. Le premier de ceux-ci
est celui dont les questions et les réponses sont provoquées
par la jalousie et la haine[1]. Répondre au jaloux de son mieux,
avec éloquence et clarté, c’est le pousser davantage dans la
voie de la haine, de l’inimitié et de la jalousie. Il ne faut donc
[1] Textuellement; de jalousie, les ignorants qui suivent leurs caprices,
jalousent les savants Islamiques.
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pas se soucier de lui:
“On espère guérir toutes les maladies, hormis l’inimitié dont
la cause est l’envie”.
Tu dois donc t’éloigner de lui et l’abandonner avec sa
maladie. Allahu ta’âlâ, n’a-t-il pas dit: “Ecarte-toi de celui qui
refuse de Nous prier et qui ne recherche que les plaisirs de ce
bas monde”?[1]
Le jaloux, par ses propos et par ses oeuvres, incendie le
grain de ses actes. Comme l’a dit notre Prophète Muhammad
aleihissalâm: “La jalousie dévore les bonnes actions, comme le
feu consume le bois”.
Le mal du second vient de sa sottise. Lui aussi est
inguérissable. Comme l’a dit Îsâ aleihissalâm: “Il ne m’a pas été
impossible de ressusciter les morts, mais j’ai été incapable de
guérir les sots”[2]. Car le sot est un homme qui travaille à
apprendre en peu de temps quelque chose, tant dans les
connaissances révélées que dans les rationnelles. Poussé par
sa sottise, il interroge et contrarie le grand savant qui a passé
sa vie à étudier les sciences révélées et rationnelles. Ce sot est
un ignorant qui s’imagine cependant que ce qui l’embarasse,
embarasse aussi le grand savant[3]. S’il ne se rend pas compte
de cette erreur, ses questions et ses répliques viennent de sa
sottise. Tu n’as donc pas à t’occuper de lui répondre.
Le troisième demande à être dirigé: tout ce qu’il ne
comprend pas dans les paroles des grands savants, il en
attribue la cause à la faiblesse de ses facultés intellectuelles.
S’il interroge, c’est en vue de tirer profit de la réponse, mais
c’est un sot qui ne saisit pas les vérités; il ne faut pas non plus
t’occuper de lui répondre, comme a dit Muhammad
aleihissalâm: “Nous, les prophètes, il nous a été ordonné de
parler aux gens selon leur intelligene”.
Le seul qui soit curable, c’est le vrai chercheur de la vérité:
[1] Coran, LIII, 30; XX, 17.
[2] C’est un miracle de Jésus ( خsâ aleihissalâm). Il ressuscitait les morts. Il
dit: “Je n’ai pas pu faire saisir la vérité aux personnes imbéciles”.
[3] l’auteur vise les détracteurs.
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sage et compréhensif; il ne doit pas être l’esclave de la jalousie,
de la colère, des honneurs, des biens de ce monde et des
passions. Il doit rechercher la voie droite. Ses questions et ses
réponses ne doivent être suscitées ni par l’envie, ni par
l’entêtement ni par un amour excessif de la critique. Celui-là est
guérissable; tu peux donc te soucier de lui répondre; bien plus:
tu dois lui répondre.
2) Tu dois, en second lieu, éviter avec le plus grand soin
d’être un sermonneur et un missionnaire. Car cela présente
bien des inconvénients. A moins, toutefois, que tu ne joignes
l’exemple à la parole; puis tu inviteras les autres à t’imiter.
Médite la parole qui fut dite à Hadrat Î’sâ fils de Marie:
“Sermonne alors ton nafs d’abord; si elle en profite, sermonne
alors les autres. Sinon, aie honte devant ton Seigneur”. Mais si
tu te vois contraint d’entreprendre cette tâche, garde-toi de
deux défauts:
De l’affectation dans la parole, les expressions, les gestes,
les extravagances, les vers et les strophes. Allahu ta’âlâ
déteste les hommes affectés. L’affectation révèle en effet, le
désordre et l’insouciance intérieurs. Prêcher, c’est pousser
l’homme à se rappeler le feu de l’autre vie, sa négligence à
servir le Créateur, le temps passé à s’occuper de choses
inutiles; c’est l’inviter à penser aux obstacles qui peuvent
l’empêcher de croire en l’au-delà, à penser aussi à l’état dans
lequel il se trouvera entre les mains de l’ange de la mort, à se
demander s’il peut répondre aux questions de Munkar et de
Nakr[1], à s’occuper sérieusement de son état au jour de la
[1] Noms de deux anges qui examinent et punissent sérieusement les
morts dans leurs tombes. Les deux anges interrogent les morts avec
sévérité et grandeur par le commandement d’Allahu ta’âlâ. Cf. Encyc,
de l’Islam Alimleri. A comparer avec Gaude-Froy-Demombynes, Les
Institutions Musulmanes, page 64: “A peine s’est éteint le bruit des pas
de ceux qui l’ont enfermé dans la tombe, que le mort est visité par deux
anges terribles, Nakîr et Munkar, qui l’interrogent: “Quel est ton
Seigneur? Quelle est ta foi? Quel est ton prophète? S’il répond en
récitant la profession de foi musulmane, la “chahâda” qu’on a répétée
autour de lui avant sa mort et qui doit avoir été le thème de ses
dernières paroles, les anges le quittent doucement et ouvrent dans la
tombe une porte d’où il peut voir son siège dans le Paradis. S’il ne
répond pas ou s’il répond mal, les anges le frappent avec des massues
- 95 -
résurrection. Pourra-t-il passer sain et sauf le pont[2] qui sépare
ce monde de l’autre ou bien tombera-t-il dans le précipice?
toutes ces choses resteront gravées dans son coeur et le
tourmenteront. L’embrassement du Feu, les lamentations à la
pensée de ces malheurs, cela s’appelle l’avertissement.
Informer les gens et leur montrer ces choses, attirer leur
attention sur leur négligence et leurs excès, les inciter à penser
à leurs défauts afin que l’ardeur de ce Feu touche les membres
de l’assemblée et que ces malheurs les effrayent de telle sorte
qu’ils rattrapent, dans la mesure du possible, les jours passés
de leur vie et regrettent ceux qui ont été employés à autre
chose qu’à la soumission à Allahu ta’âlâ, ces idées que je viens
de résumer forment ce que l’on appelle un sermon. Si tu voyais
l’inondation atteindre une maison où se trouve ton semblable
avec toute sa famille, tu crierais: “Prenez garde! prenez garde!
fuyez devant le torrent!” Dans une pareille situation, tu
n’avertirais pas le propriétaire de la maison avec des manières,
des expressions affectées, des traits d’esprit et des allusions,
certes pas! Ainsi doit être le prédicateur: il doit éviter tout cela.
Le deuxième défaut, c’est de prétendre à soulever tes
auditeurs pour qu’ils expriment avec ostentation leur
enthousiasme devant tes dons et ton génie, par exemple en
déchirant leurs vêtements, afin qu’on se récrie: Quel
extraordinaire orateur! Tu ne pencherais alors que vers les
choses d’ici-bas, ce qui est un fruit de la futilité. Mais ton élan et
ton ardeur doivent prendre pour buts d’appeler les gens de ce
monde à l’autre, de la désobéissance à l’obéissance, de
l’attachement aux choses de ce monde à la vie ascétique, de
l’avarice à la générosité, du doute à la certitude, de l’oubli
négligent au sursaut de la conscience, de la vanité à la piété; et
de leur faire aimer l’au-delà et détester ce monde; de leur
apprendre la science de l’adoration et de l’ascétisme; et de ne
de fer et dans la tombe une porte s’ouvre qui lui montre sa place en
Enfer”.
[2] Sirât = voie (pont: Cf. Gaudefroy-Demombynes, Les Institutions
Musulmanes, page 66: “Le jugement (dernier) rendu, les hommes
passent tous sur le pont (sirât), plus fin qu’un cheveu et plus tranchant
qu’un sabre. Les bons le traversent avec la vitesse de l’éclair, les
réprouvés tombent dans l’Enfer”.
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pas les faire présumer de la générosité d’Allahu ta’âlâ, ni de sa
miséricorde; car ce qui domine leur nature, c’est l’éloignement
de la voie de la religion, la recherche de ce qu’Allahu ta’âlâ
n’agrée pas et la pratique des mauvaises moeurs. Jette alors la
peur dans leurs coeurs, effraie-les, terrifie-les, qu’ils redoutent
le péril qui les attend, ils s’attacheront alors fermement à obéir
à Allahu ta’âlâ et à cesser de Lui désobéir. Telle est la voie à
suivre pour sermonner autrui et lui donner des conseils. Toute
autre manière de prêcher constitue un danger pour celui qui
parle comme pour celui qui écoute. Bien mieux, on l’a dit: un
mauvais prédicateur est un monstre de perfidie diabolique qui
écarte les gens de la voie droite pour les perdre. Ils doivent
donc le fuir, car Satan en personne n’altérait pas leur Foi autant
que lui. L’auditeur qui en aurait le pouvoir devrait le faire
descendre de la chaire et l’empêcher de poursuivre ses
ravages — conséquence naturelle du précepte qui commande
de faire le bien et interdit de pratiquer le mal.
3) Tu dois, en troisième lieu, éviter de fréquenter les princes
et les sultans. Tu dois même éviter de les rencontrer, car leur
rencontre et leur société, autant que leur fréquentation,
constitue un danger. Si, cependant, tu es obligé de les
fréquenter, évite de les complimenter, car Allahu ta’âlâ est
courroucé quand on loue les oppresseurs et les scélerats. Et
celui qui implorerait pour eux une longue vie, exprimerait ainsi
le désir qu’il soit désobéi à Allahu ta’âlâ sur la Terre.
4) Tu dois, quatrièmement en enfin, éviter d’accepter quoi
que ce soit des dons et des cadeaux des Sultans, quand bien
même tu serais sûr qu’ils ont été bien acquis. Car, accepter
leurs dons, c’est corrompre la religion, puisque c’est en venir à
les flatter, les respecter, à approuver leur injustice. Tout cela
corrompt la religion. Le moindre mal qui puisse en résulter c’est
qu’en acceptant leurs dons et en profitant de leurs richesses, tu
n’en arrives à aimer ces Sultans. Or, celui qui aime quelqu’un,
aime par le fait même à le vivre le plus longtemps possible et
demeurer en ses fonctions. — Prendre plaisir à voir persister
l’injustice, c’est vouloir que l’injustice opprime les créatures
d’Allahu ta’âlâ, c’est vouloir la ruine du monde. Quoi de plus
nuisible à la foi et à la fin de l’homme? Garde-toi bien d’être
fasciné par le démon ou trompé par des paroles comme celles-
97 -
ci: “Qu’il vaut mieux soutirer de l’argent de ces Sultants pour le
donner aux pauvres. Ils dépensent, eux, cet argent dans la
débauche et la désobéissance; tu le dépenseras, toi, pour les
faibles: tu agis donc mieux qu’eux”. Le maudit a coupé le cou à
beaucoup de gens par des tentations semblables et les dégâts
qu’il a causés sont profonds et immenses. J’en ai parlé dans la
Régénération des sciences, consulte cet ouvrage.
Voici maintenant les quatre autres conseils que tu dois
mettre en pratique:
1) Ta conduite avec Allahu ta’âlâ doit être telle que si ton
serviteur agissait de même avec toi, tu en serais content, n’y
trouverais nulle offense et nul sujet de colère; ce que, par
contre, tu ne permets pas à ton prétendu serviteur, Allahu
ta’âlâ, qui est ton vrai Maître, ne l’acceptera pas, non plus, de
ta part.
2) Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fit, car la foi de
l’homme n’est parfaite que lorsqu’il désire pour tout le monde
ce qu’il aime pour soi-même.
3) Soit que tu enseignes ou que tu étudies, il faut que ta
science améliore ton coeur et ton âme. Si tu apprenais qu’il ne
te reste à vivre qu’une semaine, tu ne t’occuperais alors ni de
jurisprudence, ni de controverse, ni de sources[1] ni de
théologie ou d’autres sciences semblables, parce que tu sais
qu’elles ne t’enrichissent pas. Mais tu t’occuperais de surveiller
ton coeur et d’étudier les dispositions d
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